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mardi 31 mars 2020

Journal de con(s)fin(i)és


Hier, le président a annoncé un confinement général. Avec interdiction de sortir de chez soi. Un véritable défi, a-t-il expliqué, et pour le bien de tous, je vous demanderai de respecter ces mesures préventives, afin d'éviter la propagation du Virus.
A la maison, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas eu un temps de repos, c'était l'occasion de nous retrouver. On a bien expliqué aux petits que demain, il n'y aurait pas école, alors il fallait faire la grasse matinée.

Au milieu de la nuit, mon mari s'est approché de moi. Sport de chambre, a-t-il fait avec un grand sourire, histoire de fêter notre jour de repos à venir.
J'ai trouvé l'idée sympa, ça m'a rappelé nos premières fois.

A l'aube, on a remis ça. « Un coup de jeune » m'a-t-il fait en riant.
Un coup tout court, ai-je pensé. J'ai laissé faire, pour le côté nostalgique, des fois, ça fait du bien de se retrouver comme à nos vingt ans.
On s'est rendormi.

Le réveil indique 6h30, les enfants viennent sauter dans notre lit. Super, on n'a pas école ! braillent-ils en boucle. La grasse matinée, on avait dit, les enfants...
Alors on s'est levé, avant les horaires classiques d'école. A sept heures, le petit déj est bouclé. Les enfants poussent leur chansonnette en courant dans tous les sens On n'a pas école, on n'a pas école !...
Je leur explique qu'il y aura quand-même des devoirs à faire à la maison. Ça sera vite fait, d'autant plus qu'avec la maîtresse, ce n'est pas évident. On a été convoqués la semaine dernière, soi-disant que nos enfants ne sont pas studieux. On lui a répondu qu'elle devait mal s'y prendre.

A 9 heures, les enfants sont au bain. C'est le jour du changement. D'habitude, on leur fait prendre le soir à la va-vite. Là au moins, ils en profitent.
Mon mari me fait un clin d’œil et me dit que pendant ce temps, on peut s'octroyer un petit plaisir. Je ne lui dis pas non. Je me dis que c'est le changement, le confinement, que ça doit le travailler, mais je regrette déjà l'idée du bain.

Une heure plus tard, je pense que le mieux, c'est de faire les devoirs tout de suite, comme ça, on n'en parle plus pour le reste de la journée. C'est la première fois qu'ils doivent travailler à la maison, je trouve ça drôle. Il y a une chanson à apprendre, un peu d'histoire, et des mathématiques. Mon mari se propose de se muer en instituteur. Tu verras, en moins de cinq minutes, ce sera terminé.

L'horloge sonne onze fois. Il jette l'éponge. Il me dit que la maîtresse avait peut-être raison, pour les petits. Ils ont du mal à se concentrer. Je sens une pointe de colère monter en moi.
Tu ne sais pas faire, lui dis-je. Je vais m'en occuper moi-même.

Il est midi. Les petits ne veulent rien entendre. J'imagine que c'est à cause du changement. Le confinement, ça doit les travailler aussi. On va réessayer l'après-midi.

A treize heures, Les petits sont au lit pour la sieste. Mon mari me fait un clin d’œil.
Ah, tiens, lui dis-je en feignant de ne pas comprendre, les petits sont déjà réveillés ?!

Après avoir subi le quatrième assaut, j'ai peur du cinquième, alors je fais beaucoup de bruit pour réveiller la tribu. Il n'est que quatorze heures. J'essaie de refaire le travail scolaire.

Il ne se passe pas une heure avant que j'écrive un mot à la maîtresse, je lui dis qu'elle avait peut-être raison, nos enfants ne sont pas si faciles que ça.

Il est bientôt l'heure du goûter.
Mon mari laisse traîner une main sur mes fesses. Je commence à avoir des idées violentes. Je me précipite sur les enfants, pour réessayer de les faire travailler. Place au couplet de chanson à apprendre.
C'est le printemps qui jette
Partout des pâquerettes
C'est le printemps fleuri-fleurant
Qui fait venir les fleurs des champ

Au bout d'une demi-heure, ils ne connaissent toujours pas la première phrase. Leur papa s'y essaie à son tour.
Je les observe en train de s'emmêler les pinceaux, C'est le printemps des champs, les fleurs des pâquerettes...
Mon mari me demande si ce sont bien les nôtres. Tu sais, me fait-il, il paraît qu'aujourd'hui encore, il y a des échanges à la maternité.
Une autre demi-heure passe, mais qu'est-ce que vient foutre l'automne dans la poésie ?
Ils sont peut-être débiles ? en fait.
Je décide de passer aux maths.
Trois plus un ?
J'ai droit à tout.
Trente et un. Deux. Trois cent un.
Je leur dit qu'à chaque mauvaise réponse, je mets une baffe.
Au bout d'un moment, j'arrête, j'ai la main en feu.

Mon mari propose un pause, et qu'ils aillent dans le jardin. Un sourire malicieux traîne sur ses lèvres. Essaie seulement, tiens... Je commence à me dire qu'il doit être lui aussi un peu débile, finalement.
On oublie donc le jardin, et on passe au cours d'histoire.
Les enfants me disent avec sérieux qu'ils connaissent déjà la préhistoire parce que moi, leur maman, je suis née quand il y avait les dinosaures. Je comprends alors que la débilité est génétique, tel père, tels enfants.

A dix-huit heures, je les envoie tous les trois dehors, de force. J'astique compulsivement le plan de travail pour passer mes nerfs. Les petits reviennent crottés comme pas possible. Je repense à ma bonne idée du bain du matin. Je propose gentiment à leur père de s'en occuper, j'ai peur qu'il y ait des noyades, sinon.

Le carillon de l'église résonne, il est dix-neuf heures. Les enfants sont au lit. Jamais ils ne l'ont été aussi tôt. A la place des câlins, j'ai fait une tournée de baffes. Bien fait, les mômes. Pour changer de la petite histoire douce du soir et de la berceuse qui va avec, je leur ai raconté celle des monstres avec les grandes dents qui arrachent les yeux et les oreilles, qui tranchent la gorge et qui bouffent les intestins.
Ils en pleurent encore et moi, je rigole compulsivement.

A vingt heures, mon mari hurle et fait des bons dans toute la maison. Par mesure de précaution, j'avais mis une tapette à souris dans ma culotte. Bien fait pour TA BI.. ta gueule.
Je lui annonce qu'il avait raison, les enfants sont de lui, mais pas de moi.
Comment est-ce possible ? Je ne sais pas, les mystères de la vie...

Il est bientôt minuit, j'ai peur d'être demain. J'ai écrit une longue lettre au président. Je lui ai dit que pour le bien de tous, ce serait judicieux de mettre fin au confinement rapidement, parce que bientôt, il n'y aura plus beaucoup de confinés, par contre, niveau cons finis, on va atteindre des sommets.




Record du Monde du Kilomètre Vertical

La nouvelle est passée inaperçue, mais le record du Monde du Kilomètre vertical est tombé!!!

Miniature de la vidéo : Record du Monde Kilomètre vertical

lundi 30 mars 2020

Confinement : page 12


[...]
Mais le climat changeait, inutile d’écouter la télé et les rapports des experts pour s’en rendre compte.
Malgré son âge, Henriette avait toute sa tête, sa mémoire n’était pas altérée par le passage des années, elle se rappelait de tout. Lorsqu’elle était petite, elle ne comptait plus le nombre de fois où il fallait aller aider ses parents à déneiger l’allée. Ni les fois où elle allait avec les autres gamins du quartier faire des parties de luge, construire des igloos, des bonshommes de neige. La neige faisait son apparition dès novembre, les fêtes de Noël étaient féeriques. Elle ne concevait pas un Noël sans neige, les flocons faisaient parie du décor, du moment, un ensemble qui rendait le tout magique, impérissable. C’était avant. La neige s’était envolée dans les montagnes. Plus haut. Cette année, elle n’avait pas déneigé une seule fois l’allée. Tant mieux pour ses reins, mais elle avait une pointe de tristesse, se disant que les enfants d’aujourd’hui ne connaîtraient probablement plus ces plaisirs d’enfant. Il était tombé quelques flocons en décembre, à peine de quoi blanchir les champs, et tout était parti en un rien de temps. La température ne baissait plus, le mercure oscillait autour de zéro la nuit, il était devenu fainéant, un peu comme les gens, qui ne voulaient plus d’un travail trop dur, qui avaient délaissé les prés et les jardins, qui préféraient le travail de l’ordinateur à celui des champs. On ne pouvait pas les en blâmer, la vie avait changé et il y avait beaucoup d’avantages, on pouvait se déplacer en avion, on pouvait continuer à échanger avec des amis, même s’ils étaient partis s’installer au bout du monde. L’ordinateur et le téléphone portable permettaient ce genre de choses, c’était, il faut l’avouer, assez incroyable. Elle n’avait pas encore franchi le pas, elle lisait tout ça dans les journaux, elle le voyait sur le poste de télévision. Chez elle, il n’y avait que le téléphone normal et la télé. Elle n’avait pas l’utilité d’un portable, étant donné qu’elle ne quittait presque jamais son domicile, et l’ordinateur, elle n’avait pas le courage de s’y intéresser. Et pour en faire quoi ?
Elle se sentait de plus en plus seule ici, son chat ne suffisait plus à pallier le vide des pièces, des murs hauts et froids. Comme s’il l’entendit, le matou descendit du haut de son placard pour partager la chaleur du poêle avec Henriette. Elle passa sa main sur son pelage, l’animal ronronna de plaisir.
La sonnerie la tira de sa torpeur. Elle s’était endormie. Le chat avait ouvert lui aussi un œil, attendant la réaction de sa maîtresse.
– Allez, file, lui dit-elle en se redressant. Elle s’appuya sur les accoudoirs, le fauteuil à bascule s’inclina vers l’avant et elle put se lever sans trop de difficulté.
Elle ouvrit la porte sans se méfier, il n’y avait que deux personnes qui venaient sonner à sa porte en ce moment : le facteur et le petit voisin. Et vu l’heure, ce ne pouvait pas être le facteur. Elle ouvrit la porte à une tarte aux pommes.
– Je viens de la faire, j’ai des pommes qui s’abîment, et elles sont bien meilleures en tarte qu’à croquer. Je me suis dit qu’il aurait été dommage de ne pas vous en faire profiter.
Elle lui sourit, se décala pour les laisser rentrer, sa tarte et lui.
– Tu n’as pas autre chose de mieux à faire, le blâma-t-elle gentiment.
– Si, vous apporter une tarte. Mais merci quand même pour ce bel accueil.
– Je dis ça pour ton bien. Moi, à ton âge, j’allais au bal pour trouver un gendre et j’avais mieux à faire que d’aller rendre visite à une vieille dame.
– Vous savez bien qu’à cette époque de l’année, les bals font une pause, ils reprennent au printemps. La saison des amours, comme les oiseaux. Qui aurait l’idée d’aller à un bal en plein hiver ? Les cœurs sont trop durs pour être attendris, à cette époque de l’année. Il fait trop froid...
Elle faillit le couper dans son élan, mais il la devança.
– …oui, je sais, vous allez me dire que quand vous étiez jeune, il faisait plus froid, il y avait plus de neige, les jeunes travaillaient plus et bla bla bla, mais il fait quand même trop froid pour espérer séduire quelqu’un. L’hiver, les gens sont emmitouflés, ils préfèrent un livre devant un bon feu de cheminée, ils sont fatigués, c’est physiologique, je ne vous apprends rien, c’est même vous qui me l’avez dit. C’est pour cette raison que beaucoup d’animaux hibernent, ils mettent leur corps au ralenti, ils dorment, nous c’est un peu pareil. Bon, on se la mange, cette tarte ? Elle sort du four, elle est encore chaude.



dimanche 29 mars 2020

confinement: page 11

[...]

Sabrina remet l'éponge sur le bord de l'évier, regarde si tout est en place. Elle tient à ce que ce que la cuisine soit à peu près propre au moment d'aller se coucher, se lever avec du bazar lui donne le cafard. Pas évident avec les enfants qui mettent tout sens dessus-dessous chaque jour. Jeanne commence à faire attention, elle est relativement ordonnée, malgré son jeune âge. Par contre, Louise, c'est une autre paire de manches. Il faut sans arrêt être derrière elle, l'obliger à ranger ce qu'elle a sorti précédemment.

On va toujours chez tes cousins, ce week-end ?
Yoann ne dit rien, il regarde le plafond de la chambre, allongé sur le dos, les bras croisés derrière la tête. Sabrina est allongée contre lui, elle lui caresse tendrement le cou. Il ne répond pas, il est pensif.
Ce serait bien qu'on ait aussi un moment tous les deux. Hier, j'ai rêvé d'une semaine rien que pour nous. Tu m'avais emmenée voir les châteaux de la Loire, et nous faisions du vélo le long du fleuve. Au réveil, j'étais encore en train de sourire, et cette sensation de bien être ne m'a pas quittée de le journée. Je me suis dit que ce serait bien qu'on ait des vacances à nous, juste toi et moi. Tu pourrais demander à tes parents ?
Il réfléchit à sa question, se demande depuis combien de temps ils n'ont pas eu des vacances sans les filles. Sans avoir à préparer à manger, à lire des histoires, à occuper le temps et l'espace des filles, au moins pendant deux jours. La naissance de Jeanne ? Avant ?
Désormais, ils peuvent s'octroyer des sorties cinéma, un restaurant, Aurore garde ses deux sœurs pendant la soirée. 
Effectivement, ce serait bien, avoir un véritable tête à tête, flâner au lit le matin sans avoir à s'occuper des deux dernières, ne pas avoir de cris pendant une journée, parce que les filles se chamaillent, que l'une veut le jouet de l'autre, que tout à coup, elles ont décrété qu'elles ne s'aiment plus, que Louise n'est plus sa copine, que Jeanne vient alors en pleurs, qu'il faut la consoler.
Aurore prend souvent ses deux sœurs dans sa chambre, elle sait les canaliser, leur donnant du travail à faire. Un dessin, un jeu de construction, des origamis. Elle est devenue un troisième pilier pour la famille, et les parents la remercient de son soutien. Leurs grands-parents appréhendent de les garder, Louise et Jeanne sont trop énergiques, mais elles ont changé, grandi, et il est indéniable que la présence de l'aînée sera rassurante pour eux.
Je les appellerai, concède-t-il. Je pense qu'ils seront d'accord.
Ce serait chouette, murmure-t-elle. Nous pourrons faire des énormes grasse matinée. Et puis aussi nous balader tout nu dans notre logement, sans avoir peur qu'une paire d'yeux nous observe, fait-elle en descendant sa main le long de son torse.
Ah, si tu me prends par les sentiments, je ne leur proposerai pas, je leur imposerai.
Il rabat la couverture sur elle d'un geste brusque et poursuit le jeu qu'elle vient de lui suggérer.

*

L’hiver était une période difficile pour Henriette. Les jours courts, le peu de luminosité, les brouillards parfois persistants… Depuis peu, la météo avait une influence sur son moral, c’était indéniable. Il fut un temps où elle avait aimé cette saison froide et enneigée, mais depuis bon nombre d’années, le manteau neigeux se faisait désirer. Il n’y avait qu’à éplucher son petit carnet à spirales pour s’en rendre compte. C’était une manie chez elle, héritée de son père. Chaque jour, elle notait les températures au lever, à midi, au coucher, la pluviométrie, la quantité de neige au sol lorsqu’elle s’arrêtait de tomber. Elle faisait des courbes, des statistiques, elle jouait avec les nombres.
Et puis la neige était si belle, lorsqu’elle recouvrait le paysage de sa fourrure glacée. Elle donnait une seconde vie, éphémère, à la nature austère, aux arbres décharnés, à l’herbe brûlée par les gelées matinales.



samedi 28 mars 2020

confinement: page 10

 [...]
 Jeanne boude à son tour. Elle s'arrête et croise ses bras.
– C'est pas juste d'être petite, je peux rien faire alors que Louise elle a tous les droits.
– Mais tu vas grandir, la rassure Yoann, et tu pourras tout faire comme ta sœur.
Jeanne ne veut rien savoir.
– Allez, s'il vous plaît les filles, ne commencez pas. Pas maintenant. Quand c'est pas l'une, c'est l'autre. A croire que vous vous donnez le mot. J'ai eu une dure journée, donnez-moi au moins un petit sourire, dites-moi que vous êtes contentes de me voir, contentes de rentrer à la maison, d'être en week-end.
Il soupire, la prochaine fois, se dit-il, je tournerai sept fois la langue dans ma bouche et réfléchirai avant de parler.
Le caprice se termine lorsqu'ils arrivent dans la voiture.
– La musique, la musique, la musique ! clament-elle ensemble.
– D'accord, d'accord. Mais on se calme.
Il tourne le bouton, cherche une fréquence.
– Non, pas celle-là ! On veut la musique de la reine des neiges.
Résigné, il charge le CD dans le lecteur, appuie sur lecture. Les hauts-parleurs diffusent l'introduction musicale de Disney.
Je veux la musique des trolls ! fait Jeanne.
– Celle avec Olaf ! rectifie sa sœur.
Elles se mettent à hurler, Yoann pile et arrête la voiture.
– Si ça continue, explose Yoann, vous finissez à pied.
Louise se met alors à pleurer, suivie rapidement par sa sœur.
– Et allez, c'est reparti, marmonne Yoann. Faites des enfants, qu'ils disaient, faites des enfants...

– C'est agréable, ce silence, lui dit-il lorsqu'ils sont en train de nettoyer la cuisine.
Les filles sont dans leur chambre. Jeanne et Louise dorment déjà, Aurore est en train de travailler.
– Des fois, je me dis que le meilleur moment de la journée, c'est quand elles sont au lit, rigole-t-elle.
Ce soir, c'était la tempête durant le repas. Elles n'ont pas cessé de s'asticoter, signe que la journée à l'école a été éprouvante. Demain, ils annoncent la neige, les enfants doivent le sentir, à chaque fois ils sont dans une excitation incroyable.
– Tu as entendu ? reprend-il en donnant un dernier coup d'éponge sur la table, le virus a fait des morts, en Chine.
– C'était à s'en douter. Quand on commence à parler d'un virus dans les médias, c'est qu'il y a forcément eu au moins un mort. Tu sais leur entêtement à diffuser du sensationnel.
– Ils pourraient parler dans ce cas des génocides en Afrique, des glissements de terrain en Bolivie...
– C'est devenu trop commun. Les gens s'en lassent, et puis, tu sais bien, tant que ça ne les touche pas directement...
J'ai vu Jean-Marc en allant chercher les filles. Je lui ai proposé de faire un repas, un de ces soirs. J'ai suggéré que vous nous organisiez ça entre femmes.
Ça veut dire quoi « entre femmes » ?
– Bah tu sais bien, si je commence à entreprendre une quelconque organisation avec lui, finalement la date ne va pas vous convenir, ce ne sera pas comme vous voudrez, donc le plus simple, c'est que tu gères directement avec elle, et nous on se greffe dessus.
– Bien sûr, dis plutôt que ça t'arrange.
Il colle ses lèvre sur la joue de sa femme.
– Tu es tellement forte pour tout ce qui est planification et agendas, l'amadoue-t-il.
– A d'autres. Les soucis d'organisation, c'est décidément une tare masculine.


vendredi 27 mars 2020

Confinement: page 9


[...]
Ils sont allés au restaurant deux soirs, quel plaisir de rentrer en passant sous les arcades décorées, d'aller faire des marches nocturnes au clair de lune pour digérer marcher. Cerise sur le gâteau, l'enneigement a été excellent pendant tout leur séjour, ce qui n'a pas été le cas les années auparavant.
Le manque de neige a été criant ces cinq ou six dernières années, au dire des commerçants, même si cette année a fait exception à la nouvelle règle. Il y a un décalage de l'enneigement, rarement présent en décembre. Depuis le début des années 2000, plusieurs stations ont dû fermer définitivement leur domaine.
Yoann n'ignore pas cette évolution, le réchauffement climatique est dans tous les discours, et les stations d'hiver doivent réorienter leur fonctionnement, leurs investissements pour devenir des villages « quatre saison ». Dans beaucoup de domaines, les remontées mécaniques fonctionnent désormais l'été pour les marcheurs et les vététistes. Il faut s'adapter pour survivre.
Il sait que pour contribuer à la sauvegarde de la planète, il faudrait se priver de ce genre de vacances. Oui, ce n'est pas nouveau, il en a conscience, mais quand il repense à ce bonheur vécu pendant sept jours, quand il revoit le sourire de leurs filles, quand il réentend leurs éclats de rire, il se dit que cette semaine était essentielle à sa vie, même s'il sait ce plaisir égocentrique, en quelque sorte. Même s'il était partagé par toute la famille. Il se demande alors comment faire face aux privations sans oublier le plaisir de vivre. Les compromis existent-ils ? Est-ce du « tout ou rien ? ».
Il croise un parent devant le portail.
– Alors, ces fêtes, elles se sont bien passées ?
En ce moment, il n'est question que de ça, au travail comme en dehors, à force, le sujet finira par se tarir.
Savoir s'ils ont pu partir, si les enfants ont été sages, si la reprise n'est pas trop dure, s'ils sont passés au travers de la grippe saisonnière. Il répond oui à toutes les premières questions, et oui également pour la grippe.
– Nous, fait l'autre, toute la famille y est passée. Je ne t'explique pas la déception. Cloué au lit pour la nouvelle année, quarante de fièvre, des courbatures partout. Mes parents devaient venir, ils ont préféré annuler. A défaut de champagne, on a bu des tisanes et des grogs.
Yoann hoche la tête avec compassion, il veut couper court à la discussion, mais l'autre est volubile, le besoin de parler pour partager sa déception.
– Il paraît que la grippe est moins virulente, cette année. A d'autres. Moi, ça fait plus de dix ans que je n'avais pas été malade comme ça. Et comme je te dis, toute la famille y est passée, incroyable. Mais comme on l'a tous eue, on est reparti pour dix ans d'immunité, rigole-t-il. Et sinon, le boulot, tu t'en sors avec tes déplacements ?
– Oui, ça va. Écoute, je suis vraiment en retard, fait-il en regardant sa montre, les filles m'attendent. On s'organise un repas un de ces soirs à la maison, on aura du temps pour discuter. Je laisse ta femme caler ça avec Sabrina et on se tient au courant, dit-il en s'éloignant.
Il se remet à courir et sonne à l'interphone, se présente pour pouvoir rentrer. Les filles lui sautent dans les bras.
– Papa ! s'exclament-elles à l'unisson.
– Bonjour les filles. Désolé pour le retard, il y avait beaucoup de monde sur la route.
– C'est pas grave, on a l'habitude.
Yoann remercie le personnel et repart, les deux mains prises par les petites.
– Qui commence par me raconter sa journée ?
– Moi, moi, moi ! s'exclame Jeanne.
– Non, c'est pas juste, fait Louise. C'est toujours toi.
– Louise, fait Yoann, tu peux laisser ta sœur commencer, montre moi un peu qu'une grande fille comme toi sait être patiente.
– Pfffff, c'est pas juste, c'est toujours les plus petits qui ont tous les avantages.
– Ah oui ? fait son père en la regardant vivement. Et tu peux me dire qui a le droit d'éteindre plus tard sa lampe pour lire le soir, qui peut inviter des copains et des copines pour son anniversaire, qui peut aller voir un film au cinéma avec sa grande sœur ?...



jeudi 26 mars 2020

Confinement : page 8

[...]

C'est le moment des informations, celui où tout le ridicule de la planète défile en un laps de temps formaté. Et voici venu le temps de la décadence.
La planète est peuplée d'imbéciles qui s'étripent tout le temps. Et aujourd'hui, les chefs de gouvernement sont des trouillards. En France, il n'y a plus de règle, il suffit de voir tous les ghettos dans les grandes villes, ces immenses tours sordides où les caïds font leur loi. Même les flics n'osent plus s'y aventurer, c'est pathétique. Il faudrait mettre un bon coup de pied dans tout ça, mais les prisons sont trop petites pour cloîtrer toute cette délinquance.
Comme chaque jour, il est question des grèves des transports. Les fainéants reprennent du galon, et allez, c’est la panique chez les utilisateurs, d’autant plus que les vacances arrivent, et que les pauvres touristes voient leur sortie annuelle en station fortement compromise. Je commente chacune des nouvelles à voix haute, je peste devant le poste de télé contre notre société, contre l’humanité. Je ne supporte plus ce qu’ils sont, ce que nous sommes, je bois une autre gorgée de Martini, je ricane face à cette médiocrité, je regrette les bonnes vieilles années où seul le labeur avait de l’importance, je maudis ces cigales insatisfaites, et oui, je suis vautrée sur mon fauteuil, à médire de cette populace inapaisable, qu’est-ce que ça peut faire, j’ai donné de mon temps, moi, sans jamais me plaindre. J’ai fait des heures, et bien plus que trente-cinq par semaine, alors qu’on ne vienne pas me faire la morale, qu’on ne vienne pas me dire qu’on en faisait trop avant et que c’est normal de revendiquer plus de temps, plus de vacances, plus de… tout !
Je m’apprête à couper court avec le présentateurs, tends l’oreille à la découverte d’un virus. Tiens, il ne manquait plus que ça, après les guerres, voilà une autre maladie qui débarque. J’espère qu’il sera agressif, que ce sera un bon gros virus qui ne touche pas que les pays sous développés. Qu’il vienne un peu chez nous, qu’on lui ouvre nos frontières, et qu’il nous débarrasse de toutes ces mauvaises herbes qui pullulent et dont on ne sait plus quoi faire. Qu’il s’infiltre dans les prisons, qu’il n’épargne surtout pas le chiendent, ça fera du nettoyage.

Je me sers un deuxième verre, j'ai l'alcool mauvais, je m'en contrefous, il n'y a que moi qui en pâtis. Je m’endors avec un léger et agréable tournis, un rictus collé au coin des lèvres.

*

Yoann ralentit devant l’école, il cherche une place, croise les doigts pour en trouver à proximité de la grille d'entrée, sans grande conviction. Il a prévenu la garderie de son retard, il sait que le personnel a l’habitude, avec lui, c’est une fois sur deux. Il culpabilise, mais la plupart du temps, à cette heure, les routes sont encombrées. Le vendredi est la pire des journées pour aller chercher les filles à la sortie de l’école, il aurait préféré le lundi, mais le vendredi est le seul jour de la semaine où elle ne peut pas, et vu qu'elle doit se coltiner les quatre autres jours, il fait un effort.
Il va jusqu'au parking du supermarché pour y garer sa voiture et file au pas de course jusqu'à la garderie. L'école a repris la semaine dernière, les vacances ont été merveilleuses. Pour la première fois depuis la naissance de l'aînée, ils se sont octroyé une semaine en station, à la neige, pour le nouvel an. Ils ont réservé dans une petite station haut-savoyarde, à Praz-de-Lys. Un appartement niché au cœur du village, avec accès direct au pied des pistes, sans avoir besoin de prendre la voiture. Ils ont chaussé au pied de l'immeuble, il n'y avait que le hall d'entrée à traverser, ça a été cure de neige, de soleil et de bonne humeur. Les soirées ont été animées, ils ont fait une orgie de fondues, raclettes, jeux de société. Les filles étaient surexcitées, les petites, surtout. A leur âge, c'est normal. Aurore a quelques années de plus, elle est d'une nature plus calme, elle temporise ses sœurs. Et grâce à elle, qui ne manque pas de proposer de s'occuper de ses sœurs sur les pistes, Sabrina et Yoann ont pu s'essayer au ski de fond et se réconcilier avec ce sports qu'ils n'ont plus pratiqué depuis leur enfance. 
La famille se donnait rendez-vous à la salle hors-sac de Sommand, la station jumelée de l'autre côté du col de la Ramaz. Une pause midi rapide pour les filles, plus longues pour les parents qui avaient besoin d'un temps calme pour récupérer des efforts sur les skis. Les filles avalaient les sandwichs préparés le matin avant de repartir à l'assaut des chemins enneigés.