mardi 12 février 2019

Podium à la Transjurassienne

Bien sûr, dans ma tête, je partais pour la gagne. Comme à chaque course. Mais je ne vais pas mentir, cette 3ème place est une belle satisfaction.
Il y a deux semaines, j'étais en train de cueillir les marguerites sur la Foulée Blanche. J'étais aux pâquerettes. Aux fraises des bois. Au creux de la vague. Je n'avais pas pris mon surf (et même avec, vu mon agilité sur la planche, pas sûr que ça aurait changé grand chose). A deux doigts de couler.
J'ai réussi à maintenir la tête hors de l'eau (ça doit être mes gênes bretons), et après quelques jours à cogiter, à me reposer aussi, j'ai remonté la pente.
Bien sûr, j'ai fait une cure de cloches(*) pour me remettre à flot. Avec l'église d'à côté qui sonne toutes les heures -surtout pendant la nuit- qui prend soin de le rappeler une deuxième fois deux mintues après les premiers "gongs", qui sonne l'angelus à six heures du matin, j'ai bouffé de la cloche à tout va, jusqu'à en vomir. (Désolé les fidèles, mais les cloches au milieu de la nuit, j'ai du mal...).
Même les enfants s'en sont donné à coeur joie en secouant toutes les vieilles cloches gagnées su les précédentes éditions, et si j'étais muffle, je dirais que ma compagne n'a pas cessé de secouer la tête toute la journée.
Le gavage a fini par payer. Vendredi, j'étais en mode Transju. Samedi, quand certains ont évoqué l'annulation de l'épreuve (si, si, ça a failli arriver, alerte rouge météo rafales de vent), j'étais à deux doigts d'aller faire une prise d'otage à Météo France pour leur dire de calmer le jeu, avec leurs prévisions à deux balles.
Et dimanche, je suis de nouveau monté sur la boîte. Au sprint pour la 2ème place, je termine 3. Inutile de dire que nous n'étions que deux au sprint. J'étais au bout du rouleau, ravi néanmoins de remonter sur le podium de cette Transju cinq ans après mon dernier. Et finalement, d'aucuns diront que 3, c'était la place manquante à mon palmarès, la seule qui me manquait sur la boîte. Histoire de repartir l'année prochaine sur de bonnes bases pour recommencer le cycle des victoires en terres jurassiennes.

*pour ceux qui ne savent pas, le trophée de la Transjurassienne est une superbe cloche.

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lundi 28 janvier 2019

Foulée blanche, galère noire, et ironie des skis

Lorsqu'on fait du ski de fond en compétition, il y a un paramètre non négligeable: le matériel. Il y a les skis pour neige froide, ceux pour neige intermédiaire, les skis neige humide. Et rebelotte pour les structures. Certaines sont adaptées pour le très froid avec différentes sortes selon le type de grain de neige, idem pour les neiges humides et les neiges polyvalentes, bref, au bout du compte, les housses sont souvent très chargées de skis les veilles de course
Chaque semaine, j'ai droit à mon petit rituel avant les courses. 
Lundi, je jette un coup d'oeil à la météo. Mardi, je fais pareil. Je ne change pas mon plan le mercredi et bien entendu, le jeudi, au moment de préprarer mon matériel en vue du déplacement, j'allume l'ordi et je flâne sur les prévisions du week-end. Et le vendredi matin, au moment du départ, je jette un dernier coup d'oeil pour me rassurer. 
Et j'ai toujours une paire de skis dans des conditions extrêmes, au cas-où. Vendredi matin, faisait encore -15 degrés lorsque j'ai pris la voiture. Je n'ai pas pris la peine d'allumer l'ordinateur. C'est en arrivant à Autrans qu'on m'a annoncé la (bonne nouvelle). La pluie était annoncée le dimanche. Et bien entendu, pour la première fois, je n'ai pas pris la peine de prendre les skis pour ce type de neige. Alors j'ai passé dix coups de fil, mis en branle mon réseau d'amis pour voir s'il était possible de rapatrier la fameuse paire de skis. On s'est décarcassé pour trouver une solution et au final, les planches sont arrivées à destination.
Sauf que bien sûr, il a fait froid toute la nuit et au moment de tester les skis le matin de course, je ne les ai pas pris. 
Et j'en ai pris une toute bonne (fessée, claque, branlée, torgnole, baffe, misère... tout ce que vous voulez). Le bonhomme n'était pas en grande forme, et avec une magistrale hypo à mi-course, j'étais aux fraises des bois (si si, même en hiver, c'est possible) 

Il falait bien une chute comme celle-là pour terminer l'histoire. Mais je ne remercierai jamais assez tous ceux qui ont oeuvré pour me dépanner.
Voilà, je voulais juste vous dire MERCI, en particuler à Susan et Jean-Michel. 

Et juste pour la petite histoire, je n'ai jamais vu une météo aussi changeante, il faisait -12 degrés le samedi matin à 9 heures et +3 degrés une heure plus tard. A devenir fous, sachant que le choix des skis et le fartage sont tellement pointus qu'une erreur de deux degrés peuvent vous faire perdre de nombreuses minutes dans une course.






mardi 22 janvier 2019

Dolomitenlauf, drôle de course

Alors que deux mètres de neige étaient tombés dans le nord du pays, nous avons eu la surprise de découvrir un manteau de neige d'à peine 20cm là où nous allions. Dont 15cm de neige tombés durant la semaine. 
Après trois changements de parcours en l'espace de sept jours, tout le monde se posait la question de savoir dans quel état serait la piste au jour J. D'autant plus que nous empruntions un chemin forestier pendant de nombreux kilomètres. Le résultat a été à la hauteur de nos attentes, je n'ose même pas imaginer le nombre de paires de skis parties à la poubelle après l'événement. On a fait du slalom entre les cailloux sans réussir à épargner nos planches. 
Parti dans l'espoir de réaliser un gros coup, j'ai vite été ramané à la réalité par un corps récalcitrant. Pourtant en forme et en confiance les derniers jours, j'ai compris dès les premiers kilomètres que j'allais vivre un bon calvaire. Je mentirais en disant que c'était la faute de la piste, c'était simplement la faute du bonhomme, et j'avais beau m'autoflageoller et pester contre moi-même, impossible de me débrider. Alors j'ai fait avec ce que j'avais, au premier tour, je ne donnais pas cher de ma peau, je me suis déridé au deuxième, croyant presque que j'allais pouvoir jouer au sprint la 4ème place. Eh non, pas de sprint miracle, menant un peu trop en fin de course, je termine à une bien maigre 9ème place.
J'ai dû être déçu, parce que sur le voyage du retour, j'ai pleuré à chaudes larmes d'un oeil. Celui qui était en train de décongeler. Super, en plus, je m'étais gelé la cornée. J'allais donc jouer les pirates pendant quelques heures, mais il faut voir le bon côté des choses, j'ai passé mon tour pour la conduite du retour jusqu'à la maison, j'en connais un qui pensait faire une bonne sieste dans la voiture et qui m'a bien maudit !!! Bof, ça va, ce n'était que l'oeil, il y en a qui se sont gelés une autre partie du corps. Faudra leur demander combien de temps ils ont joué les eunuques...
(Non, vous inquiétez pas pour eux, c'était plutôt superficiel, et je suis sûr que Mesdames ont pris soin de les réchauffer au retour).


lundi 14 janvier 2019

De retour sur le podium à Bessans

Le marathon de Bessans et moi, c'est une belle histoire. Ma première grande victoire sur les longues distances, en 2011, le début de ma 2ème carrière de skieur. 
Mais depuis deux ans, impossible de remettre un pied sur la boîte. Deux ans de disette, ce n'est pas grand chose, diront certains, tandis que d'autres affirmeront qu'à mon âge avancé, chaque année passée me pousse un peu plus sur la fin. C'est sûr que face aux jeunes loups du circuit, je fais office de vieux, j'entends d'ailleurs des "papy" à tout bout de champ. Mais ce n'est pas non plus pour cela qu'on fait, en mon cas, acte de bienveillance en me laissant victoire facile.
Il y a pourtant un proverbe espagnol qui affirme : "qui demande poliment, obtient bien plus qu'il n'attend". C'est pas faute de demander à ce qu'on me laisse gagner, mais il faut croire que dans le sport, la politesse n'a pas sa place. Pourtant, j'essaie bien de leur brûler la politesse, mais toutes mes tentatives d'échappées finissent avortées, et c'est souvent au sprint que se règle la chose. 
Je sais, les fibres rapides, elles se perdent avec l'âge. Je pourrais aussi dire qu'avec notre périple chinois d'il y a quelques jours, j'avais laissé pas mal d'énergie dans les décalages horaires, et puis dans les deux nuits blanches vécues en l'espace de 5 jours. Je pourrais trouver toutes les excuses du monde. Parce que cette année n'aura pas dérogé à la règle, la course s'est finie au sprint, et les gamins auront encore une fois réglé mon affaire. 
Mais heureusement, en ce début d'année 2019, nous n'étions plus que trois dans l'histoire. Alors oui, j'ai fini dernier du sprint, mais vu que cette bonne vieille boîte, elle a trois places, je suis quand même monté dessus.



lundi 7 janvier 2019

La Chine pour commencer 2019




2019 sonnait à peine que j'étais déjà dans l'avion avec notre Team pour aller en Chine. 
2019 sonnait à peine que nous avions déjà droit à notre galère d'avion. Une fois par an, et 2019 n'aura pas dérogé à la règle. L'an passé, c'était lors de la Russie. Faut croire que le communisme ne nous réussit pas. C'était un voyage compact. Décollage le 1er, atterrissage le 2, tests de skis le 3, course le 4 et retour le 5 à l'aube.
On a bien décollé le 1er. Atterri le 2 à Pékin. C'est lors du transfert que tout a capoté. Nous avions 1h30 pour embarquer dans l'avion direction Changchun. Nos bagages enregistrés jusqu'à destination, nous avions juste à prendre notre billet au Check in. Il nous restait 50mn pour ce faire, autant dire qu'on avait le temps. Sauf qu'en arrivant au guichet, on nous dit que c'était trop tard.
-Comment ça trop tard?
Trop tard, répète le gars. S'en suit un petit discours qui, pour nous, sonne chinois. Normal, on est en Chine. Il montre le panneau au-dessus de sa tête : "fermeture du check-in 45mn avant le vol". Et même s'il nous restait encore quelques minutes, c'était trop tard.
On a tout essayé. Couru dans tous les sens. Défendu notre cas. On nous a trimballé de guichets en guichets, on ne pouvait pas croire que déjà, si tôt dans l'année, on se retrouvait en galère. En soi, ce n'était pas très grave, on nous donnait un billet pour le prochain vol. Mais avec 7 heures de plus à attendre dans l'aéroport, toute notre organisation initiale volait en éclat. Déjà que nous étions serrés niveau timing...
On a donc eu le temps de voir notre avion partir. Sans nous. Au lieu d'atterrir à 14h, racler nos skis, nous reposer, skier le lendemain matin, nous reposer l'aprem, tout a été décalé. Arrivée à l'hotel à 23h (après 24 heures de voyage sans dormir). Du coup, on a dormi le matin, du coup on a skié l'aprèm, du coup on a pas mal eu à courir après le temps, et même après le chrono pendant la course. J'ai bien tenté des échappées, mais le corps était un peu mou, à 1km de l'arrivée, nous sommes encore 14 pour jouer la gagne. Je termine 9ème. Allez, je vois le positif, j'aurais pu terminer en queue de peloton.  Autre point positif, après une nouvelle nuit blanche, on a débarqué à Genève. Sans galère. Juste avec des yeux pochés comme si nous étions allés au Macumba pendant deux soirs de suite. Je crois qu'aucun de nous n'avait envie de rester en Chine. Va falloir récupérer, parce qu'effectivement, il manque deux nuits de sommeil au compteur. Et le marathon de Bessans arrive à vitesse grand V!


Mais tout ça n'a pas vraiment d'importance, parce qu'il est temps de vous souhaiter une belle année 2019! Et j'espère que vous avez bien abusé des bonnes choses pendant les fêtes. Je sais ce que vous allez me dire, la balance n'aime pas trop, les habits sont trop serrés, mais d'un autre côté, une fois par an, les excès ne font pas de mal. 

mardi 4 décembre 2018

Prologue de Livigno, quel boulet !

Pour ne pas déroger à la règle des débuts de saison depuis trois hivers, ma première course n'aura pas été une réussite.
Un joli hors-sujet, comme celui qui m'avait valu 6 au bac de français dans des temps anciens, alors qu'un "1" précédait encore l'écriture du millénaire. Oui, je sais, j'étais jeune et je suis vieux, mes collègues du Team me le rappellent bien régulièrement, m'affublant du sobriquet "papy". Des claques se perdent, je vous dis (ah non, pas de claque, paraît qu'un amendement les a bannies depuis quelques années). 
Enfin bon, ce n'est pas parce qu'on est vieux qu'on avance moins vite, au vu de ma saison de course à pied. Mais la forme est toujours (et sera toujours) l'éternelle incertitude du sport, et à haut niveau, un passage à vide ne pardonne pas. Surtout sur les courses en poussée, où le rythme ne baisse jamais d'intensité tout au long de la course. L'impression d'être enchaîné à un boulet. Un creux de vague qui n'est pas passé inaperçu, et m'a fait passer inaperçu au sein du peloton. Je me console en me disant que j'ai terminé dans la première moitié du classement, même s'il s'en est fallu de peu.
Voilà, c'était la première, heureusement, comme son nom l'indique, ce n'était qu'un prologue, une mise en jambes (ou plutôt en bras, devrais-je dire), pour les longues, les vraies, il faudra attendre début 2019. Mais d'ici là, j'enfilerai encore le dossard pour peaufiner la préparation, en espérant que la neige soit au rendez-vous et permette le maintien épreuves locales.


vendredi 23 novembre 2018

Vainqueur... du concours de nouvelles Brèves de sang d'Encre à Vienne


J'aurais préféré vous annoncer la sortie d'un prochain livre. Qu'un éditeur m'a contacté, qu'il a aimé l'un de mes manuscrits. Qu'enfin, je sors de cette galère éditoriale, que je vais pouvoir répondre aux attentes liées au financement participatif lancé avec Eléa editions il y a déjà deux ans. Le chemin est long, je ne l'imaginais pas si laborieux, et je me sens toujours redevable auprès des contributeurs, je ferai d'ailleurs une info sur ce sujet prochainement.


J'ai participé à un petit concours de nouvelles cet automne, et premier succès en littérature. Fallait un peu changer des dossards, y'a pas que dans le sport qu'on peut monter sur la boîte !
Je suis donc lauréat du concours Brèves de sang d'Encre à Vienne, organisé autour du Polar. Le texte devait commencer par cette phrase : Ghjacumu était saisi par la nouvelle lue sur le seuil du bar que tenaient ses parents (1ère phrase du livre les enfants de Monte-Cassino), faire 2 à 3 pages en format Word, et terminer par celle-ci : Puis l'image disparut (Dernière phrase du livre Le piège de l'architecte).
Merci au jury et voilà le texte:

Pas de Bol

Ghjacumu était saisi par la nouvelle lue sur le seuil du bar que tenaient ses parents. Il referma mollement le journal en secouant la tête. Il lisait rarement les périodiques, ne regardait pas la télé, fuyait les informations. Il fut un temps où tout cela l'intéressait. Mais ce temps était révolu, et les médias, désormais, l'effrayaient. Aujourd'hui plus qu'hier, et bien moins que demain, aurait soufflé Rosemonde Gérard d'un autre Monde.
Ghjacumu rejeta l'amas de papier et essuya une larme du revers de la main. Il regarda avec nostalgie l'ardoise fixée au-dessus du bar. Les arabesques majestueuses apposées à la craie rappelaient encore la présence de sa mère, morte en début de semaine. Il se dit qu'elle était mieux là-haut, aux côtés de son mari, enterré le mois précédent. Décidément, il commençait à y avoir du monde, là-haut. Ses parents, son frère Marcel. Sa sœur Hortense. Le cousin Issam. L'oncle Barnabé, la tante Solange... Ghjacumu ne comprenait pas pourquoi le sort s'acharnait sur les siens. Le cousin Issam était mort sur la route, au volant de sa voiture. Ghjacumu la lui avait prêtée. Une sortie de route, un saut dans la falaise, non loin de l'Île Rousse. Les freins avaient lâché. Tué sur le coup. Barnabé, lui, c'était l'échelle. La grande échelle que Ghjacumu entreposait avec soin dans le grenier. Un barreau cassé, six mètres de chute, la nuque brisée. Et dire que ç'aurait dû être lui, il devait monter sur le toit remplacer une tuile, mais Barnabé en avait eu besoin avant. Et Marcel... Son frère avait avalé une amanite phalloïde. Ils étaient allés aux champignons, et Dieu sait qu'ils s'y connaissaient, tous les deux, en champignons. Les amanites, ils les reconnaissaient les yeux fermés, rien qu'à l'odeur. Normalement, c'était Ghjacumu qui devait récupérer la récolte, une fois sur deux, chacun son tour, mais après l’apéro à la maison, Marcel avait insisté pour prendre le panier, il devait recevoir du monde à la maison... Et puis sa mère, avalant une guêpe enfermée dans une bouteille de soda qu’il aurait dû boire, lui, Ghjacumu. La liste était longue...
A chaque fois, le sort avait désigné un autre que Ghjacumu. Les flics auraient pu trouver ça louche, si Ghjacumu n'avait pas été l'homme riche de la famille, le millionnaire, le seul qui n'avait rien à gagner à ce que les autres meurent. Quel autre mobile pourrait-il avoir, franchement ? Il ne jalousait personne, il aimait la vie, les gens, la nature... Un peu simplet, disaient de lui les mauvaises langues. Oh ça, les persiflages, il les entendait. Il savait qu'il n'était pas quelqu'un de brillant, mais, dans cette vie, fallait-il être brillant pour être heureux ?
Il enfonça la tête dans ses mains. Dieu lui en voulait-Il de n'être pas plus intelligent ? D'être riche ? Mais alors, pourquoi lui avait-Il fait gagner tous ces millions au loto ?
Il se ressaisit. Il le fallait. Il restait encore Mélissa, il devait impérativement la préserver. Depuis quelques temps, il ne lui confiait plus ses peurs, ne lui parlait plus des morts qui jonchaient sa route. Qui sait si Dieu n'avait pas un plan pour elle ? En sortant du bar, il se dirigea à l'angle de la rue Marsan pour y prendre son vélo. Il s'arrêta net. Son biclou avait disparu. Ne restait que le cadenas, au pied du panneau de signalisation. Il prit l'objet dans ses mains. Le sort s'acharnait sur lui, encore, toujours. Il sortit son téléphone pour appeler Mélissa, se ravisa. Ne pas l'angoisser. Il se débrouillerait pour rentrer, il rachèterait un autre vélo. Il ne devait pas la tourmenter. Elle était si fragile, souvent alitée. Ah, Saleté de maladie !
Ghjacomino hésita à tendre le pouce pour faire du stop, défaut de celui qui s'est trop déplacé par ses propre moyens durant sa jeunesse. Repensa à tout cet argent sur son compte, se dit qu'un taxi lui ferait gagner du temps. Il fallait qu'il prenne ces automatismes de gens riches.
Deux kilomètres plus loin, le conducteur ralentit. Ghjacumu leva la tête. « Un accident, s'exaspéra le conducteur. Encore un as du volant qui a fait des siennes avec sa grosse cylindrée. Ah non... rectifia l'homme, c'est un cycliste ». Il ralentit au passage. Il y avait le SAMU, la police et tout un attroupement de curieux. Un corps au sol que l'on essayait de réanimer. Du sang sur la chaussée. Trois mètres plus loin, un vélo en aussi piteux état que le cycliste. Ghjacumu colla sa tête à la vitre, interdit. Il tambourina au carreau.
-Ralentissez ! Baissez la vitre !
C'était son vélo. Le vélo qu'on lui avait piqué. Il en était certain. Il l'avait fait repeindre selon ses envies. La voiture roulait quasiment à l'arrêt. Il saisit des bribes de conversation. Paraît que les freins ont lâché. Il avait tout juste vingt ans... Son vélo. Aucun doute, c'était son vélo...
Arrivé chez lui, Ghjacumu descendit du véhicule, hagard.
-Gardez la monnaie, fit-il en tendant un billet de cinquante euros.
-Monsieur, est-ce que tout va bien ?
Il hocha la tête sans se retourner. Sa vie ne tenait qu'à un fil qui n'allait pas tarder à casser. Dieu ne lui laisserait pas de répit, il devait payer pour tous ces millions gagnés.

Mélissa regarda sa montre. Une heure de retard. Elle se prit à espérer. Elle s'était même mise à prier. Pourtant, l'église, Dieu et toute le reste, ce n'était pas son truc. Mais à force de constater ces enchaînements improbables, elle s'était dit qu'il devait bien y avoir quelqu'un, là-haut, qui tirait des ficelles. Ghjacumu n'était pas un homme très intelligent, assez quelconque d'apparence, un homme aussi inoffensif qu'insignifiant. Il prenait soin d'elle avec un entêtement parfois touchant. Comme cette façon de la préserver depuis tout ce temps, lui cachant les morts qui accompagnaient désormais leur vie. Et lui, toujours sur pied, toujours vivant. Ironie du sort, voilà qu'il les enterrait les uns après les autres, tous prenaient sa place à tour de rôle, comme dans une pièce de mauvais goût. Ghjacumu était en retard, c'était inhabituel pour lui. Les routes de Corse étaient si dangereuses. Il aimait le vélo, n'entretenait jamais son biclou. Avec les vents maritimes porteur d'iode, la rouille rongeait si rapidement les pièces métalliques... Des freins qui lâchent, une sortie de route...
Même les flics qui s'étaient penchés sur leur cas avaient pris peur. Deux agents de la fonction publique étaient morts la nuit dans un incendie. La malchance. Le destin, dira-t-on.
Un crissement de voiture dans l'allée la sortit de ses pensées. Les gendarmes venant lui annoncer la triste nouvelle. Elle alla à la fenêtre. Ghjacumu. En pleine forme.
A vingt heures, une amie, Antonia, s'assit à leur table pour partager leur repas. Deux heures plus tard, Ghjacumu et leur invitée était complètement ivres. Mélissa se leva doucement, alla dans la cuisine chercher les bougies, c'était l'heure du gâteau. Tu aimes, les tartes à la fraise, hein, mon Ghjacumu ?.. Elle avança l'escabeau contre le placard et monta dessus. Un barreau craqua, elle perdit l'équilibre. Dans sa chute, elle entraîna le couteau de boucher en équilibre sur le plan de travail. La lame effilée s'enfonça comme dans du beurre. Elle ne sentit presque rien, elle n'en eut pas le temps. Tout s'était passé si vite. Elle hurla de rage. Elle avait oublié ce foutu barreau, desserré le mois dernier.

Tout avait était ficelé, elle avait prévu le meurtre parfait. Elle avait invité une amie à dîner. Ghjacumu avait des dizaines de milliers d'euros cachés sous un matelas. Mobile suffisant pour l'invitée, retrouvée morte près de Ghjacumu. Deux corps poignardés. Mélissa, seule survivante, aurait invoqué la légitime défense. Elle avait mis la table, ouvert une bouteille de champagne. Elle les avait saoulés, l’alcool aurait justifié le dérapage incontrôlé.
La rage avait envahi ses entrailles, au retour de Ghjacumu dans l'après-midi. Une colère profonde, incontrôlable. Elle s'était pourtant occupée des freins du vélo. Mais non, il était encore en vie. Alors elle avait attendu le soir. Le poignarder de ses propres mains. Elle n'en pouvait plus de ses stratagèmes vains. Le meurtre aurait été maquillé en cambriolage. Elle avait eu le reste de l'après-midi pour préméditer un meurtre à la Hitchcock.
Les flics, elle n'y était pour rien. Par contre, les autres... Le barreau d'échelle limé, les freins de voiture desserrés, la jeune amanite jetée dans le panier, le bouchon de gaz dévissé... Comme par miracle, un autre prenait la place de Ghjacumu. Elle était l'unique héritière. Ils n'avaient pas d'enfants, elle avait toujours pris la pilule sans le lui dire. Elle faisait déjà son devoir conjugal de temps à autre, le plus rarement possible. Sa maladie imaginaire servant de prétexte à y échapper la plupart du temps. Et chaque fois, elle se disait que ce n'était qu'une question de jour. Avant de mourir, elle vit Ghjacumu se lever, sa tête de simplet, cet imbécile qui s'en sortait toujours. Heureux les pauvres en esprit... maudit-elle en emportant dans sa mort le visage de cet homme qu'elle avait toujours détesté. Puis l’image disparut.