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mardi 7 avril 2020

Confinement: page 19

[...]

Sandra était ponctuelle, ça aussi, Jules le savait. Il savait que, lorsque la grande aiguille serait tout en haut de l'horloge, sa maman ne tarderait pas d'arriver. Qu'il n'avait plus le temps d'ouvrir un livre, ni de jouer à la dînette. Il s'agitait, bousculait les autres petits. A la fin de la journée, beaucoup étaient surexcités. La fatigue, l'énervement, la hâte de quitter ce lieu confiné et trop sonore les rendaient difficilement obéissants.
Jules profitait de ces débordements collectifs pour donner quelques coups gratuits, il savait que ce n'était pas bien, sa maman le lui avait dit de nombreuses fois, mais c'était plus fort que lui, de toute façon, il n'était pas le seul à agir ainsi.
Il vit sa maman derrière la fenêtre. Deux minutes plus tard, il lui sautait dans les bras, la couvrait de baisers.
– Maman, je t'ai attendu.
Elle le serra fort contre elle, s'apprêta à habiller Jules lorsque l'éducatrice demanda à lui parler. Sandra voulut poser son enfant pour échanger avec elle, mais Jules se débattit pour rester dans ses bras.
– Il a encore tapé ses camarades, aujourd'hui, commença-t-elle.
Aussitôt, le encore l'agaça.
– Ce ne devait pas être un acte gratuit. J'imagine qu'il s'est défendu d'une injustice, qu'on lui a pris l'un de ses jouets, répliqua instantanément Sandra. Je connais Jules, jamais il ne ne donnerait un coup par pur plaisir. C'est un enfant doux et aimant.
– Je ne sais pas Madame, ce n'est pas la première fois qu'il le fait...
Jules enlaçait le cou de sa maman, il aimait respirer son parfum, il aimait la douceur de sa peau. Elle était merveilleuse, elle était sa maman, et leur amour réciproque était colossal, il savait qu'aucun autre enfant ne pouvait partager ce genre d'amour. Jules se sentait privilégié, parce que sa maman lui appartenait, à lui et pas aux autres. Il la trouvait belle, intelligente, douce, gentille. Il la trouvait parfaite alors que toutes ces autres femmes, mères des autres enfants, paraissaient si fades. Il pensa à tout ça, avec ses mots, son langage, ses pensées, en attendant qu'elle finisse sa conversation avec l'éducatrice. L'oreille collée à son corps, il écoutait son cœur battre, s'accélérer aussi, parce que sa maman n'était pas d'accord, parce qu'elle était irritée, il ressentait la tension, il ressentait tout ce qui se passait chez cette femme à laquelle il appartenait et qui lui appartenait en retour.
Il s'agita, pour lui montrer qu'il en avait marre, et qu'il avait envie de partir. Il posa sa main sur son menton, essaya de lui tourner la tête pour détourner son attention.
– Maman, maman, on y va ? Maman, je veux y aller.
– ...oui, nous allons en parler tous les deux, il est inutile de le faire ici. Je vais avoir une discussion lorsque nous serons au calme. Il est fatigué, je dois y aller. Au revoir, madame.
Jules serra davantage sa maman dans ses bras pour lui montrer qu'il l'aimai. Une fois dehors, il voulut descendre jouer sur le stade de jeu contigu.
– Non, mon chéri, on doit rentrer à la maison.
– Non, je veux pas y aller, je veux jouer !
Il s'énerva, sa maman lui céda. Juste un instant, et après, on y va, lui dit-elle. Ils restèrent une demi-heure, jusqu'à ce que le petit tombe et s'écorche les mains. Elle courut vers lui, il hurlait de douleur.
– Oh, mon chéri, maman est là. Ça va ? Tiens, regarde, je vais te faire un bisou magique. Là, voilà, ça va mieux. Tu sais, mon amour, il faut faire attention, tu sais que si tu vas trop vite, tu peux tomber.
Elle le câlina pour le réconforter, lui chanta une berceuse, elle appréhendait les chutes de l'enfant, elle veillait à toujours être à ses côtés pour le surveiller, qu'il ne se fasse pas mal, qu'il sache qu'elle était toujours là pour lui, qu'elle l'aimait de tout son cœur. Elle était anéantie par ses douleurs, ses fièvres et vomissements lorsqu'il était malade, ses chutes lorsqu'il se mettait à courir, s'emmêlant les pieds dans la précipitation. Elle se sentait alors mauvaise mère, impuissante devant ses pleurs.



lundi 6 avril 2020

Confinement: Page 18 (qui est bien à la suite de la 16 sur le site)


[...]
Mamy me dit que je ne serai jamais heureuse, à réfléchir et à parler comme ça. Elle me dit de débrancher mon cerveau, parce que je ne suis jamais dans le moment présent. Elle me fait rire, elle me dit d’aller faire du Yoga, ou l’un de ces arts venus d’Orient.
Tu sais, m’a-t-elle fait, on en voit plein dans les parcs faire des gestes lents, c’est à la mode en ce moment dans les grandes villes.
Tu as peut-être raison, lui ai-je dit, mais d’un autre côté, c’est d’être trop dans le présent qui nous fait oublier demain, et qui nous laisse dans notre bulle de déni.
Ah ! s’est-elle exclamée. Voilà que tu recommences, tu vois, à chaque fois, tu repars dans tes idées de grands et on va encore te traiter de folle. A ton âge, je ne me souciais pas de ce qui allait se passer, je me souciais juste de sourire aux garçons, de leur laisser un regard appuyé pour les faire rêver, mais pas trop pour ne pas les laisser espérer. De la robe que j’allais mettre pour les faire chavirer.
Mamy, toi tu as été comme ça ? J’ai toujours pensé qu’à ton époque, il n’y avait que des dinosaures sur la terre !
Petite peste !
J’ai entendu son rire dans le combiné, j’ai aimé ce rire chevrotant, sincère, doux. J’aime son esprit vif, sa bonté. Elle a une énergie incroyable. Je sais, tu vas me dire que je ne suis pas très objective, mais il faut la voir, gambader comme si elle avait vingt ans. Je l’appelle chaque lundi, c’est notre rituel, et je passe plus de temps avec elle au téléphone qu’avec n’importe quelle autre personne. Elle est mon amie la plus sincère, et elle ne me juge pas lorsque je lui parle de mes pensées folles, seul lui importe mon bonheur. Elle habite loin de chez nous, dans les montagnes. Je vais passer deux semaines l’été, à deux, toutes les deux, nous rions comme si nous avions le même âge, je l’aide dans ses corvées, nous partageons les silences du soir en face d’un coucher de soleil, nous regardons les fleurs s’ouvrir à l’aube.
Il y a cinq ans, elle a eu une mauvaise grippe, avec des complications. Heureusement, j’étais là, avec elle. C’était pendant les vacances de la Toussaint, nous avons fini aux urgences. Depuis, elle se fait vacciner tous les ans.
Je l’ai appelée, hier. Nous avons évoqué ce nouveau Virus, venu de Chine. Il est dans toutes le bouches en ce moment. Les entreprises françaises sont fermées, elles rapatrient leurs salariés français, et ce jusqu’à nouvel ordre. Je ne sais pas si ce sont des directives du gouvernement chinois, ou alors si ce sont des mesures préventives nu nôtre, je ne me suis pas encore plongée dans le sujet. Tu le sais, j’ai toujours préféré le livre à l’ordinateur, j’aime davantage tourner les pages que la molette d’une souris, prendre le crayon plutôt que pianoter sur un clavier. Nous sommes abonnés à de nombreux magazines, mais j’attends de les avoir tous pour me faire ma propre opinion. Néanmoins, je suis relativement surprise que l’on prenne ce genre de directives, tant l’économie d’un pays est importante pour son gouvernement, pour ses habitants, pour leurs voisins, pour les investisseurs, pour tout le monde. Le foyer de ce virus est à Wuhan, on ne sait pas comment il est apparu, et même si nous voulons toujours un coupable, parce que c’est dans notre nature, parce que désigner un coupable permet de disculper tous les autres, je ne suis pas sûre que ce soit d’une importance capitale, de savoir quoi, qui, comment.
Déjà, j’entends les détracteurs pointer du doigts leurs congénères : A vivre les uns sur les autres, dans des quartiers immenses, adoptant facilement des chats, des chiens, des oiseaux, des serpents et toutes autres espèces animales, puis les mangeant, sans se soucier de rien.

*

Jules attendait que sa maman vienne le chercher. Il restait jouer près de la porte d'entrée, ainsi, la distance parcourue et le temps mis pour lui sauter dans les bras seraient réduits au minimum. Tous les enfants agissaient ainsi, ils avaient le regard rivé sur l'interphone, à chaque sonnerie, ils s'agglutinaient devant l'écran, espérant que le visage qui s'y affiche serait celui de sa mère, de son père.



dimanche 5 avril 2020

Confinement: page 4 (désolé, il y a eu un loupé)

Désolé pour la page manquée (qui vient s'insérer après la P. 3 sur le site) il va falloir revenir en arrière

[...]

Depuis plusieurs jours, je m'interroge sur le bien fondé de chacune de nos actions. Je ne dis pas que c'est arrivé du jour au lendemain, je crois que c'était en moi depuis des mois, des années, mais c'est comme un mal latent qui a tout à coup explosé en plein jour, et j'ai l'impression de ne plus savoir comment faire pour le guérir. Mais ce n'est pas un mal, plutôt une vérité qui s'offre à moi, une vérité que je ne parviens plus à cacher. Sur le Monde qui m'entoure, sur ma place dans ce Monde, sur ce que je fais, moi, toi, nous autres, sur ce qui est écrit, ce que nous pouvons changer, notre quête, nos mensonges, ce qui régit chacun de nos actes.
Je sais, c'est confus, et déjà, je sais que je t'effraie, tu vas me prendre pour une folle. Je ne nie pas, je le suis un peu, beaucoup, mais est-ce de la folie que de s'interroger sur ce qui nous meut, ce qui nous émeut, ou juste ce que nous sommes ? Papa m'a souvent regardé avec un sourire au coin de la bouche, en me disant qu'il ne savait pas où je trouvais toutes mes idées, que je me compliquais la vie avec toutes mes questions existentielles, et qu'à trop penser, j'oubliais de vivre. Il conclue toujours en me disant que je serais heureuse, parce que je suis très intelligente pour une fille de mon âge, et trop intelligente pour être complètement heureuse, parce que je remettrai constamment en cause le bien fondé de ce que je fais. « Heureux les idiots... » dit le proverbe, même si je ne m'estime pas plus intelligente qu'un autre, seulement curieuse de tout, de l'Univers et de ses atomes, des particules, de la nature et des Hommes qui errent en cherchant leur place dans cet espace démesuré, intemporel, qu'est la vie.
Chaque matin, lorsque je prends le bus, je m'assois devant, parce qu'à mon âge, tous les autres préfèrent les places arrière, et que devant, j'ai la certitude d'avoir un moment seule, au calme. J'appréhende la descente et le retour à la terre ferme, franchir les grilles, me retrouver au milieu de la foule. Je sais qu'on me regarde du coin de l’œil, qu'on garde ses distances parce que je ne suis pas normale, pas comme tout le monde, je ne m'habille comme il le faut pour être à la mode, j’abhorre les magasins, le shopping, lorsque je parle, j'emploie des mots peu courants, et qu'il faut se concentrer pour m'écouter, m'entendre, me comprendre. Mes raisonnements, pour beaucoup, n'ont ni queue ni tête, sans intérêt pour tant d'autres dont les sujets de discussion tournent autour d'une boucle d'oreille, des frasques amoureuses d'une célébrité dont j'ignore le nom, des excentricités d'une chanteuse qui m'indiffère.
Chaque jour, je me gorge de livres, des lectures interminables jusqu'au milieu de la nuit. J'ai su lire très tôt, et très tôt, j'ai eu des lectures peu appropriées pour mon âge. Je dévorais les magazines scientifiques auxquels mes parents étaient abonnés, et je pilonnais mes parents de questions dès le réveil. Autant te dire que pour eux, il fallait être au garde à vous rapidement, avoir les idées claires au lever. J'étais intarissable, et à chaque réponse devait s'échanger une nouvelle question. Ils m'ont acheté toutes les encyclopédies possibles, parce qu'ils n'ont jamais voulu me mettre devant un écran d'ordinateur. Ça aurait été moins encombrant, mais comme j'ai toujours aimé bouquiner dans ma chambre, finalement, le format papier était le plus adapté. Ils sont un peu ringard aussi, je te l'accorde, écrans réduits au minimum syndical, pas de téléphone, mais je les remercie, j'aime bien mon côté marginale, et je mesure désormais pleinement ce qui est indispensable à ma vie et à mon bonheur, je n'ai besoin de rien, pour moi, le vital réside en l'amour que je porte à ma famille et qu'elle me porte en retour, et tout ce qui peut étancher ma soif de connaissance.



samedi 4 avril 2020

Confinement: page 16


[...]
Ce moment était étrange, fabuleux. Le vide, la destinée, moi au milieu, ici, à tendre les bras en l’air, puis à courir pour rattraper papa en riant.
Qu’est-ce que nous sommes, papa ? lui avais-je demandé.
Il avait froncé les sourcils. Une ride se creusait sur son front, dans le prolongement de son nez. Il m’observait dans ce cas sans rien dire, réfléchissant à ma question, se demandant probablement ce qui l’avait fait germer, quel cheminement j’avais emprunté pour en arriver jusque là. Il m’avait dit que mon cerveau ne fonctionnait pas comme le sien, mais que ce n’était pas du tout un mal, bien au contraire. Il fallait des enfants comme moi, qui deviendraient ensuite adultes et feraient le bien autour d’eux.
Nous essayons de trouver notre voie, m’avait-il alors répondu. D’abord, nous essayons de savoir qui nous sommes. Pour ensuite essayer de nous comprendre les uns les autres. Alors nous empruntons un chemin qui nous est propre, parce que nous sommes très différents les uns des autres.
Il m’avait souri, j’avais aimé son sourire généreux, ses efforts pour répondre, toujours, à mes questions incongrues. Mes parents ont toujours été bienveillants et patients, peut-être ne suis-je pas objective, nous avons tous tendance à idéaliser nos parents.
Nous avons ensuite poursuivi notre marche, nous éloignant de nos itinéraires classiques, préférant les minuscules ruelles de la vieille ville aux artères trop fréquentées. Nous avions débouché sur une petite librairie, tenue par le Magicien. Je l’appelle ainsi parce qu’il connaît tout des livres, et lorsqu’une personne lui demande un conseil de lecture, il sait exactement quel écrit lui plairait. Comme s’il était capable de discerner ce que nous sommes. Je lui ai demandé un jour s’il pouvait lire en nous, il a rigolé.
Non, absolument pas. Personne n’a ce don.
Alors comment faites vous pour ne jamais vous tromper ?
Je sais écouter, avait-il fait avec un clin d’œil. C’est ce que nous avons perdu aujourd’hui, écouter réellement ce que l’autre dit. Juste écouter, tendre l’oreille à la voix, découvrir si elle est douce, rude, rauque, profonde, sereine. C’est comme sentir un vin en fermant les yeux. Si l’on se concentre bien, si l’on entend ce qu’il a à nous dire, on découvre d’où il vient, son âge, ses arômes, sa rigueur. Avec quoi il se marie.

Je lisais en me cachant, mes parents tenant à ce que le couvre feu s’applique à vingt-et-une heures. J’avais subtilisé une lampe de poche, et je lisais dissimulée sous les draps. Le premier livre que le Magicien m’a tendu m’a tenue éveillée de nombreuses nuits. Quelques heures d’abord pour la lecture. Et le reste en réflexions. L’histoire d’un vieil homme qui transmettait à son successeur les archives d’une vie révolue. C’est mon livre de chevet, je tourne les pages comme on se laisse bercer par une jolie chanson.
Les enfants doivent-ils souffrir de nos erreurs présentes, passées ? avais-je demandé au réveil.
Papa et maman s’étaient regardés en souriant. Ils m’avaient prise dans leurs bras.
Il y a quelque chose qui t’inquiète ?
J’avais répondu que non. J’essayais juste de comprendre. Ils m’avaient répondu que moi seule pouvais avoir la réponse à cette question, qu’elle m’appartenait, m’appartiendrait. Qu’elle ferait de moi la femme que je deviendrais.

Je m’effraie souvent moi-même, mes pensées me bousculent, elles tournent trop rapidement alors que j’aimerais les voir au ralenti, pour me laisser du répit. Apprécier ce que je vois, la douceur de regarder une fleur éclore dans un vase sans me dire qu’elle sera morte dans quelques jours, qu’elle aurait été mieux en terre que dans un pot, à vivre sa vie à l’air libre, puis mourir d’avoir bien vécu. Me lever sans l’angoisse de lire que notre Monde dépérit. Ou devrais-je dire, que notre peuple dépérit. C’est cela qui est en train de se passer, parce que la Terre, un jour reprendra ses droits, elle l’a toujours fait.



vendredi 3 avril 2020

Confinement: page 15


Elle n’aurait plus son jardin, ses fleurs, ses oiseaux. Ses légumes pour occuper son temps, et abîmer son dos.
– Vous savez, ces résidences dont je vous parle ne sont pas obligatoirement nichées au milieu de grands immeubles dans des centres ville bondés. Je sais qu’il en existe dans des villages. Pas des villages comme ici, je vous l’accorde. Mais il faut y pensez sérieusement Henriette.
– Et je serai définitivement seule.
– Non, parce qu’il y aura des personnes seules comme vous, qui ont toute leur tête, qui sont autonomes, qui sont là-bas parce que les grandes maisons comme les vôtres sont trop grandes, difficiles à entretenir, que les murs sont froids, surtout l’hiver. Et qu’il fait bon partager des rires, avoir des discussions avec d’autres êtres humains, pour changer des matous feignants.
– Et qu’est-ce qu’il deviendra le matou feignant ? Je ne peux pas l’abandonner !
– Non, il sera toujours feignant, et je suis sûr que vous pourrez lui trouver un placard poussiéreux, il ne verra pas la différence. Ce n’est pas l’absence de souris qui va lui changer la vie, vu sa capacité à courir après les petits rongeurs. Qui sait, en fait, il trouve cette maison trop grande, il n'ose plus sortir, bouger, c'est un chat agoraphobe.
– Quand tu as une idée en tête, tu ne lâches rien, toi, hein ?
– Un peu comme vous. C’est pour cette raison que nous nous entendons si bien.

*

Je ne sais pas si tu aimes les lettres, si tu aimes lire. Si tu aimes les livres comme je les aime. L'odeur des pages, surtout lorsqu'elles ont vieilli, qu'elles ont été usées par les doigts, jaunies par le temps. Je les préfère lorsqu'ils ont en grand format, tirés spécialement pour les librairies. La couverture est épaisses, les feuilles sont bouffantes, j'aime les sentir défiler entre mes doigts, en corner le haut lorsque j'arrête la lecture pour la repousser à plus tard, parce que la nuit reprend ses droits et m'oblige à fermer les yeux.
Je ne conserve que ceux qui m'ont profondément émue, je les ressors alors régulièrement, j'en lis plusieurs pages puis les repose, simplement pour me remémorer leur histoire, surtout la manière d'écrire. Certains sont uniques, leur prose épurée confine à la poésie. Alors je ne lis pas l'histoire, mais les mots. Les livres font partie de moi, la lecture m'est nécessaire, sans elle, je me sentirais un peu perdue. Ils me font grandir, rêver, ils répondent à beaucoup de mes interrogations, ils ne m'imposent pas leur point de vue, ils me laissent le choix en me suggérant. Il le font en silence, avec douceur.

Une fois pas semaine, je vais à la librairie.
Je l’ai découverte l’année de mes dix ans. Nous marchions en famille, c’était l’une de ces belles journées d’été. Je me souviens la caresse du vent sur ma peau, la profondeur du ciel, d’un bleu immaculé, sans la moindre traînée nébuleuse, laissée par un avion égaré dans l’horizon. Je garde en mémoire le contraste des couleurs, le feuillage verdoyant, foisonnant des marronniers. La découpe de chaque feuille dans l’azur, dont le contour m’avait paru si net, si détaillé. Je m’étais arrêtée, levant la tête en l’air, à l’air, fermant parfois mes paupières longuement en humant les parfums des arbres, les rouvrant avec une sensation de vertige, tant je me sentais petite au milieu de ces géants aux ramures parfumées, minuscule sous l’astre incommensurable, grain de poussière dans une galaxie qui comporte mille milliards de soleils comme le nôtre, invisible dans ces mille milliards de galaxies qui forment le cosmos, dans ce tout intersidéral. J’ai encore ce trouble gravé dans la peau, l’étourdissement de ce moment.
Les yeux rivés au ciel, j’avais compris que même si j’existais, je n’étais rien, absolument rien, et pourtant, j’étais là, vivante, débarquée sur cette planète, née de parents qui avaient voulu fonder une famille et donner à leurs enfants la meilleure vie possible.



jeudi 2 avril 2020

Confinement: page 14

[...]


Il portait son sac à dos, allant à la découverte des alentours. L’automne séchait les premières feuilles, délavant lentement les arbres de leur ornement verdoyant.
– La terre n’est pas trop dure ? avait-il demandé avec un sourire comme « bonjour ».
Elle s’était redressée, portant ses mains sur ses reins. Avait levé l’un d’elles dans les airs en lui disant que toujours, la terre n’avait pas de pitié, elle était lourde a tourner mais c’était ainsi, pour qu’elle donne, il fallait donner de soi. On n’a rien sans rien, avait-elle ajouté, mais la terre vieillit bien, alors que moi, non.
Il s’était arrêté, lui avait dit que ce genre de travail devait s’effectuer à plusieurs, pour donner de la gaieté au labeur. Que le temps s’écoulait de manière proportionnelle au nombre de personnes, et qu’en plus, à deux, on effectuait le travail de trois.
– Tu as l’air de t’y connaître, dans le travail ? lui avait-elle fait, une interrogation qui avait tout l’air d’une affirmation.
– Je suis dans le bâtiment, avait-il répondu. Plomberie.
– Ah, je comprends pour le travail en groupe.
Il avait haussé les épaules avec une moue dubitative.
– Sauf que moi, je n’ai rien compris, je travaille tout seul.
– Alors nous voilà deux dans le même cas.
– Un coup de main ?
Elle avait hésité. Elle le coupait dans son élan, il était parti randonner, mais elle était si fatiguée. Son chat lui faisant difficilement la conversation, pouvoir échanger avec quelqu’un lui ferait le plus grand bien. Elle lui dit néanmoins que non, qu’il continue sa balade, elle se débrouillerait.
Il posa son sac par terre et vint à ses côtés.
Parce que j’ai vu l’étincelle dans votre regard et votre sourire, lui fit-il plus tard, en fouillant la terre pour y enlever les pommes de terre.
Il l’avait aidée plus de trois heures, puis était reparti comme il était venu, avec son sac et sa bonne humeur. Sans rien demander de plus, refusant le billet qu’elle lui tendait pour le remercier.
Il avait repoussé l’offre, lui disant de le garder pour aller au marché.
– Je n’ai pas fait ça pour l’argent, seulement pour être deux dans un grand potager.
– Mais je ne pourrai pas vous rendre la pareille, je ne connais rien à la plomberie.
– Je n’ai pas demandé d’échange. L’échange, il est dans le partage. Au revoir, Henriette. Prenez soin de vous.

Il était revenu deux semaines plus tard. Cette fois-ci pour réparer le siphon de la cuisine. Elle avait réussi à dégoter ses coordonnées en se renseignant à la Mairie. Le village n’était pas grand, et un Ludovic qui s’installe à son compte, ça ne courait pas les rues.
Il avait revissé la bonde (qu’elle avait mis du temps à dévisser, tant elle était serrée, mais elle était têtue, elle tenait à rembourser sa dette envers lui pour son aide dans le jardin), et avait refusé une nouvelle fois de se faire payer.
– Si tous les plombiers faisaient payer les vieilles dames pour ce genre d’interventions, nous serions milliardaires. En plus, je soupçonne ce siphon de ne pas s’être dévissé tout seul.
Tête basse de la vieille dame, coupable.
– Allez, vous me payez le café et n’en parlons plus.
Voilà, c’était Ludo, qui sauvait ses semaines, qui passait à l’improviste, qui sonnait toujours avant de rentrer, et demandait sans cesse s’il ne dérangeait pas. Déranger ? Les araignées, peut-être, son matou, également, et encore, à bien y réfléchir, à le voir ouvrir un seul œil sans broncher, laissant son corps dodu dans la poussière du sommet du placard, elle en doutait.
Quitter ce lieu, cette vie, elle ne voulait pas. Elle ne s’imaginait pas ailleurs. Parce que c’était le seul endroit où elle avait vécu. Elle ne connaissait rien d’autre, et le changement l’effrayait, parce que derrière, il y n’y aurait plus « d’après ». Ce serait sa dernière demeure, avant une ultime mise en terre.


mercredi 1 avril 2020

Confinement: page 13


[...]
Il posa la tarte sur la table, prit un couteau et deux assiettes dans le vaisselier.
– Je t’en prie, fit-elle ironiquement, fait comme chez toi.
– Ah non, chez moi, je me serais demandé la permission.
Elle souffla.
– Oui, je sais lui rétorqua-t-il en souriant : Ah, ces jeunes…
Il découpa deux parts identiques, les posa délicatement sur l’assiette. Il sortit une petite bouteille de l’intérieur de sa veste et arrosa les parts de crème chantilly.
– Votre pécher mignon, fit-il avec un clin d’œil. A la vôtre ! s’exclama-t-il.
Elle approcha sa cuillère et appuya sur la pâte tendre pour découper un bout. Il l’observa.
– Oh, vous, j’ai l’impression que vous en avez plein la tête…
Elle porta la cuillère à sa bouche, ferma les yeux pour savourer.
– Pas mal, finit-elle par dire. Enfin, surtout les pommes…
– Parce qu’elles sont de votre jardin ?
Elle sourit, d’un air entendu.
– Tu sais, l’hiver n’est pas long, pour moi, mentit-elle. Je suis comme les animaux dont tu parles, j’hiberne et je ne vois pas le temps passer. Je me réveille quand les bourgeons sortent. Et puis, j’ai plein de choses à faire…
– Faire des mots croisés, lire et relire le journal, faire encore des mots croisés. Oui, je sais.
Silence. Il la laissa un instant dans son mensonge.
– Vous ne croyez pas qu’il serait temps de quitter cette grande maison, lui dit-il doucement. Vous êtes trop seule ici, trop loin de tout. Vous pourriez trouver un endroit plus vivant, plus proche des gens.
– Je ne me vois pas dans une maison de retraite.
– Je ne parle pas forcément de maison de retraite. Vous êtes autonome, vous avez toute votre tête, il y a des résidences adaptées aux personnes comme vous. Vous auriez tout à proximité, vous pourriez même sortir comme bon vous semble, vous faire une sortie cinéma si l’envie vous prend...
Ils avaient déjà eu cette discussion un bon nombre de fois, il connaissait son point de vue, mais il n’en démordait pas.
– …ou un MacDo ! s’exclama-t-il.
– Ah oui, tu sais trouver les mots, effectivement…
Il lui sourit. Elle l’aimait bien, quand même, ce garçon. Soixante ans les séparaient, un gouffre. Même si l’âge n’avait aucun impact sur son esprit, même si au fond, elle se sentait encore l’âme d’une enfant, elle voyait bien que les jeunes générations fuyaient leurs aînées, parce qu’elles n’imaginaient pas qu’une personne âgée puisse partager les mêmes idées, rire des mêmes plaisanteries, débattre sur la vie. Les vieux étaient forcément séniles, ils n’étaient pas en capacité de comprendre les maux ni les vertus du monde moderne.
Il suffisait de constater la manière dont on lui parlait, lorsqu’elle allait au magasin. Dont beaucoup de jeunes cherchaient à écourter les conversations, lorsqu’elle faisait des tentatives pour échanger. C’était physique, elle était vieille. Eux, jeunes.
Ludo était l’exception qui confirmait la règle. Rencontré un matin alors qu’elle binait la terre pour en faire sortir les pommes de terre, il y a trois ans. Il venait d’emménager dans les nouveaux immeubles, au centre du village. Tout juste diplômé en plomberie, un bac pro qui lui avait permis de s’installer à son compte. Un jeune qui avait la tête sur les épaules et n'avait pas peur du travail.