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vendredi 22 mai 2020

Programme estival, une Echappée Belle pour commencer

Vous le savez tous (à moins de vivre reclus au fond d'une grotte, sans média, sans téléphone, sans contact avec l'extérieur (ah, pas si bête comme idée, je m'en rends compte en écrivant ces lignes, bon moyen de vivre tranquille loin de toute psychose)), un nouveau venu sur le planète a chamboulé pas mal de choses. Et après avoir prolongé l'hivernage jusqu'en mai, avoir mis pas mal de dossards de côté, à la fois sur la saison de ski et sur le début de la saison de trail, après avoir tourné en rond (d'un kilomètre, et pas qu'en rond, en étoile aussi, en carré et dans toutes les formes géométriques possibles), j'ai pas mal cogité, et je me suis dit en me réveillant un matin: "Tiens, si j'allais mettre un dossard sur un petit 150 bornes cet été".
Moi qui bien sûr, jamais Ô grand jamais ne me serais lancé dans un tel type de courses, même pas en rêve, il y a encore deux ans en arrière, piqué par le virus (du trail, je précise), me voilà lancé dans un nouveau truc improbable. Il faut croire que le confinement m'a encore enlevé un bout de cerveau, et à force, il ne reste vraiment, mais vraiment plus grand chose. 
Alors voilà, je me suis inscrit sur L'Echappée Belle, 149 bornes exactement, 11 400 mètres de dénivelé, minimum 24 heures d'effort.
Pas de doute, j'y vais progressivement. Après un deux trails court l'été dernier (25 bornes), la SaintéLyon l'automne (76 bornes), je double encore la mise. En croisant les doigts pour que la météo soit de la partie.
Avec un peu de chance, il y aura un petit trail de préparation (Tour des Fiz si il a lieu?), et en automne, outre quelques courses locales, j'irai au Grand Trail des Templiers ainsi qu'à la SaintéLyon. Eh oui, beau programme avant de reprendre une nouvelle fois les skis pour l'hiver.
Et un grand merci au passage aux organisateurs de ces trois grandes courses pour leur invitation.




jeudi 14 mai 2020

Confinement: page 45

[...]

– Je crois qu'ils ont peur, fait Sabrina. Ils ont peur que la situation les dépasse, ils ont peur de ne pas prendre les bonnes décisions. Imagine qu'ils nous laissent vivre comme alors, et que le virus fasse bien plus de dégâts qu'imaginé ? Les syndicats se battent encore pour le bien être des salariés d'une entreprise. L'état est une entreprise nationale et nous sommes ses employés, si par malheur il arrive quelque chose de très grave, tout le monde va se retourner contre lui, contre leurs dirigeants et leur faire payer leur absence de décision. Ils se prémunissent, du meilleur comme du pire.

Aurore ne comprend pas. Elle est dans l'émotion. Dans l'incompréhension. Heureusement, rien n'est encore décidé. Elle imaginait que seul un pays communiste, seul un pays comme la Chine, la Russie, la Corée du Nord, pouvait prendre ce genre de décision. Mais il y a désormais les italiens, les espagnols. Aurore espère que la France suivra le modèle de la Corée du Sud, qui n'a pas choisi un confinement total, mais le confinement des personnes contaminées et celles susceptibles de l'être, avec des tests massifs pour dépister le Virus. Pourtant, là aussi, la liberté est bafouée avec un suivi intrusifs des habitants. Il y a un traçage des dépenses des cartes bleues pour pister les habitants, il en est de même pour le téléphone.

Tous trois ne peuvent s'empêcher de repenser au livre de George Orwell, 1984. A quel point doit-on ou peut-on enfreindre la liberté pour la protection de la population ?

En rentrant du travail, Sabrina a voulu aller faire des courses. Elle a découvert des rayons vides, le supermarché a été dévalisé. Les gens se sont rués sur les pâtes, la farine, le riz. Et même le papier toilette. Elle n'a pu retenir une pensée idiote, il y a deux choses indispensable chez l'être humain. Ce qui rentre dans son corps et ce qui en sort. Elle s'est pris un fou rire, toute seule. Aux larmes. Devant elle, au passage en caisse, un couple avait fait la razzia des dernières pâtes. Le caddy en était plein. Elle s'est remise à rire, c'était plus fort qu'elle. Rire de tous ces zigotos – et elle reste polie – dont la peur de manquer les incite à faire des achats en masse, et crée la pénurie. Le couple s'est retourné, Sabrina s'est étouffée, tellement elle riait. Elle a toussé. La réaction a été immédiate, l'homme et la femme se sont bousculés pour passer devant leur caddy. Elle a tellement ri qu'elle a failli se faire pipi dessus. Il y a eu quelques gouttes, une première depuis son enfance. Elle n'a pas eu honte, rarement elle avait autant ri, et qu'est-ce que c'était bon. En rentrant chez elle, elle s'est dit qu'il y n'y avait pas que du mauvais dans la bêtise des gens : jamais elle ne s'était autant amusée. Pourtant, elle a trouvé ça pitoyable. Elle ne comprend pas que dans un pays civilisé, les gens agissent de la sorte. Depuis plusieurs jours, les médias ne cessent d'en parler. Le Monde n'a plus que ça à la bouche. Un sentiment de panique s'est emparé de la population, qui se rue alors sur les denrées indispensables, comme si, dans les six prochains mois, la planète allait cesser de tourner.

Le lendemain soir, ils sont invités chez Jean-Marc et Véro. Enfin, ils ont réussi à se mettre d'accord sur une date. Ils seront quatre couples d'amis, avec les enfants ils seront quinze.

Ils sont en retard, Yoann et Sabrina demandent aux petites de se dépêcher. Comme à chaque fois qu'il y a une invitation chez des amis, elles sont intenables. En plus, il y aura des enfants de leurs âges. Pour les canaliser, les parents leur demande de les aider à porter les affaires, mais Louise renverse la tarte préparée pour le dessert. En plus de la bêtise, elle se pavane auprès de sa sœur, tu as vu ? C'est une tarte renversée !

Les filles, par pitié, calmez-vous ! scande Sabrina.

Elle parle dans le vide. Heureusement, cinq minutes plus tard, tout ce beau monde est installé dans la voiture, les ceintures sont bouclées.

J'ai oublié doudou ! s'exclame Jeanne.

Tu n'en as pas besoin, on rentre ce soir, lui dit sa mère.

Tu m'avais dit que je pouvais le prendre.

Oui, mais si au lieu de faire le pitre, tu était allée le chercher, tu l'aurais avec toi en ce moment.

Je veux mon doudou !

Jeanne, ça suffit. On est parti, on ne fera pas demi tour.

Elle se met à pleurer.

Bébé cadum, bébé cadum, chante joyeusement Louise.

Tu as pris les baillons ? demande Yoann à sa femme.



dimanche 10 mai 2020

Confinement: page 44

[...]

Une cinquantaine de morts sur deux mille trois cents cas aujourd'hui. Difficile de ne pas connaître l'évolution du virus en France ou dans le Monde, les médias n'ont que ça à la bouche. Les chaînes télé passent l'actualité en boucle, les papiers le titrent en gros à chaque tirage. Des courbes sont faites pour comparer avec la Chine ou les pays voisins, Italie et Espagne, qui sont désormais les plus touchés.

Les filles courent dans la maison en levant les bras au ciel, c'est jour de fête. Une semaine de répit depuis la fin des dernières vacances. Il va falloir les occuper pendant deux nouvelles semaines. Ça va être long. Très long. D'autant plus que les activités extra scolaires sont elles aussi suspendues. Il en reste encore une ou deux à faire résistance, mais au rythme où vont les mesures restrictives, il ne serait pas étonnant de voir la totalité des rassemblements annulés, quel que soit le nombre de personnes rattachées.

Yoann les regarde courir dans le salon, excitées comme des puces, hurlant comme des sauvages.

Regarde un peu tes filles, fait-il à sa femme.

Quoi, « mes » filles ? Je te signale que ce sont aussi les tiennes.

J'adorais l'école quand j'étais petit, je te l'ai toujours dit.

Chouette, plus d'école, chouette, plus d'école ! rigolent-elles en chantant.

Tu vois, ce sont les filles de leur mère.

C'est bon, quand elles pètent ou qu'elles rotent, je m'abstiens de dire que ce sont les filles de leur père.

Yoann rougit. Pourtant, il fait toujours attention à se contenir quand sa femme est là. Pudeur éducative.

Tu sais, une bouche, c'est bien aussi quand elle est fermée, ça évite de sortir des âneries, lui fait-elle avec un sourire radieux.

On va faire quoi, pendant deux semaines ?

Prendre son mal en patience et espérer qu'il n'y en ait pas d'autres qui se profilent par la suite.

D'autres semaines ? Tu rigoles, j'espère. Et comment vont faire les parents pour s'organiser ?

C'est bon, ça ne va pas non plus être dramatique.

Ouaiiissss, pas d'école, pas d'école, pas d'école !

Jeanne trébuche en tournant autour de la table, elle fait un vol plané, un verre qui est sur le rebord se fracasse sur le carrelage une fraction de seconde plus tard (sans dégât pour leur fille). Jeanne hurle, plus de peur que de mal. Louise se met à hurler de peur d'avoir fait une bêtise, vu qu'elle courait derrière sa sœur.

Les parents les regardent alors et soupirent.

En fait, si, ça va être terriblement long, deux semaines.

Il va falloir se poser et réfléchir. Aurore s'est proposée de les aider, elle aura du temps, elle aussi. Ils ne savent pas. Ce n'est pas à elle de s'occuper de ses sœurs, ils ne peuvent pas le lui imposer.

Vous ne m'imposez rien, leur dit-elle, je vous le propose.

Aussi bien, le gouvernement nous annoncera un confinement total dans quelques jours, rigolent-ils. Avec interdiction de sortir.

Silence. Oui, si ça se trouve... Comme en Chine. Comme en Italie. Comme en Espagne.

C'est impossible ! s'exclame alors Aurore. Ce n'est pas démocratique. La démocratie, c'est la liberté de se côtoyer. Ce serait bafouer nos droits.

La constitution le permet. La loi fixe les règles, des mesures d'urgence peuvent être prises. Si l'Assemblée Nationale adopte le projet de loi, nous ne pouvons faire autrement que de nous y tenir.

Alors ce n'est plus une démocratie, s'insurge Aurore, c'est une dictature !

– L’état d'urgence peut le justifier.

– Personne ne peut l'accepter. En vertu de quoi ? Pour l'instant, il n'y a aucune certitude, seulement des hypothèses. En Chine, il n'y a pas eu plus de morts qu'une épidémie saisonnière. Les médecins s'entendent pour dire qu'avec des précautions d'hygiène, il n'y a aucune raison qu'il se propage davantage, ni ne fasse plus de mort que la grippe.



vendredi 8 mai 2020

Confinement: page 43

[...]

Et c'est bien entendu au trente-et-unième jour (nous venions de passer en mai) qu'il est réapparu. Curieux hasard, j'étais assise à la même table, une première depuis notre première. J'étais concentrée sur des histoires de flux externes, d'échanges commerciaux, de chiffres à donner le vertige. Je ne l'avais pas entendu s'approcher, il dut s'y reprendre à deux fois pour me faire lever la tête.

Cette place est libre ? m'avait-il demandé. Il m'avait prise de court, dans ma tête, tous ces scripts à la même issue avaient défilé en une fraction de seconde, juste le temps de lui répondre que non, avant de replonger la tête dans mes feuilles.

Il avait soulevé la chaise avec délicatesse, et j'avais de nouveau aimé cette courtoisie avec l'objet, je me suis dit que j'aimerais être à la place de la chaise, manipulée avec prévenance. J'ai eu du mal à me concentrer, pourtant je suis restée à mes cours, mais cette fois-ci, j'étais aux aguets, et lorsqu'il s'est levé, une heure plus tard, avec toujours autant d'attention, j'ai levé la main, j'ai soutenu son regard, puis, avec l'esquisse d'un sourire, je lui ai proposé de m'accompagner pour un café. Le soir, il m'accompagnait chez moi, le mois suivant, il s'y installait, et ce fut le début de notre histoire d'amour. Soldée par un mariage, une première naissance un an plus tard, oui, je n''avais traîné, lui non plus, un étonnement pour nous deux, encore jeunes, déjà parents alors que nous voulions prendre notre temps. Surtout pour moi. Je n'étais pas pressée d'être enceinte, je ne savais même pas si j'avais envie d'être mère. L'idée de voir mon corps se déformer me rebutait, je ne me sentais pas l'âme maternelle. Connaissant mes difficultés relationnelles avec mes parents, j'étais réticente. La grossesse fut une surprise, une sorte de miracle, si on peut le qualifier de la sorte.

Malgré la prise de la pilule, un spermatozoïde trouva l'ovule et neuf mois plus tard, j'accouchais, non pas d'un, mais de deux bébés. Nous n'avions pas fait les choses à moitié. Deux fois plus d'emmerdements pour commencer la vie de famille, nous ne pouvions rêver mieux.

Bientôt, les journaux s'emparèrent du nouveau virus pour en faire leur une, pour vendre leurs papiers, parce qu'il fallait du tape à l’œil, de la nouveauté, de l'insolite, de l'impensable. Il était dans toutes les bouches

C'était d'abord celui des homos, les premiers touchés, les premiers dénoncés. On ne parlait pas de précautions à prendre, c'était un problème de mœurs, et bien fait pour ceux qui profanaient la morale, qui trahissaient l'étique au profit de relations douteuses. Il fallait qu'ils paient leur déviance. La maladie eut rapidement un mot : le Sida.

Les petits sont devenus grands, ils sont partis de la maison, Michel les a suivis, et alors que le Sida a fait plus de trente millions de morts dans le monde, soixante quinze millions de contaminés, voilà que le nouveau virus bouscule son homologue et le fait tomber aux oubliettes.

Il est sur les trottoirs, les balustrades, les toboggans. Il traîne sur les tables, à la boulangerie, au supermarché, dans la rue. Je vois des gens qui n'osent plus s'approcher, les gants et les masques fleurissent sur les main et devant le visage.


*


Ouaiiissss !

Jeanne, ce n'est pas marrant, tu sais. Tu imagines ce que ça va être, deux semaines sans école ?

Ouaiiissss !

Au tour de Louise de lever les bras. Les parents abandonnent l'idée de les raisonner tout de suite. Ils imaginent surtout ce que ça va être pour eux, deux semaines sans école. La décision les a pris de court, non pas qu'ils ne s'y attendaient pas, la Chine était engluée dans un confinement total depuis deux mois. L'Italie avait pris des mesures draconiennes avec l'arrêt des écoles, l'annulation des spectacles et événements sportifs en début de mois. Il aurait été étonnant que la France agisse différemment.




jeudi 7 mai 2020

Confinement: page 42

[...]

Avec Paris, je me sentais libre. J'aurais aimé la découvrir en 68, participer aux manifestations, crier des slogans dans les rues. Peu m'importait la cause, qu'elle soit juste ou non, à cette époque, j'aurais voulu faire partie d'un mouvement, m'intégrer à la masse. C'était probablement le cas d'un bon nombre de manifestants, je ne crois pas que tous ces milliers d'étudiants avaient réellement une démarche idéologique, si ce n'était l'appartenance à un tout. 68, c'était le sommet des trente glorieuses, la vie n'avait jamais été aussi belle, le pays était en pleine croissance économique. Mais il y avait un gros ras le bol, de rien, de tout. Des inégalités, du chômage, du manque de liberté, de la guerre froide, du communisme, des saletés d'américains et de l'impérialisme. Alors oui, le peuple s'est offusqué, les étudiants en première ligne, mais de quoi, au juste ? Aujourd'hui encore, je n'en sais rien, je sais juste qu'il fallait faire grève. Comme l'année dernière, avec les gilets jaunes. Michel disait que la grève, elle coulait dans nos veines, il fallait qu'on lève le bras, qu'on se plaigne, qu'on revendique, c'était plus fort que nous. Il voyageait beaucoup à l'étranger, il me rapportait qu'en dehors des frontières, les gens avait, pour image des français, celle d'un peuple arrogant, chauvin et râleur. Je suis sûre qu'aujourd'hui, lorsqu'il repense à moi (même si je doute que penser à moi arrive), il se dit qu'ils n'avaient pas tort. Bien sûr, ils ont dû bien rigolé l'an passé, avec toutes nos manifs.

J'ai rapidement pris mes marques en capitale. Mon bar favori, dans lequel j'allais prendre mon café pour apprendre mes cours. J'y allais chaque jour, deux francs pour une heure de tranquillité, c'était pas cher payé. J'aimais le monde, mais j'aimais aussi ma tranquillité, avoir des moments de solitude au milieu du foisonnement. J'étais finalement une solitaire qui avait besoin d'être entourée sans être dérangée. Pourtant, Michel est venue me perturber dans mes cours, dans mon bar. Au milieu de mes feuilles étalées sur la table ronde du bistrot. Il n'y avait plus de place sur les autres tables, en face de moi, une chaise était libre. Il m'a demandé si ça ne me dérangeait pas. Je lui ai répondu que si, mais il a quand même pris la place vacante. Il m'a regardée en silence, et ce silence m'a déstabilisée. Je commençais à connaître les hommes, lorsqu'ils s'installaient en face d'une fille, ce n'était pas innocemment. Je n'étais pas moche, à en voir les nombreuses demandes auxquelles j'avais droit. Je n'étais pas non plus ce genre de fille dont les hommes se retourne dès qu'elle passe, mais j'avais mon charme. Néanmoins, je faisais peur, je le sais. Je ne m'en cache pas, déjà, à l'époque, je souriais rarement, mais est-ce un mal ? Je ne voyais pas l'utilité de sourire sans cause, ni rire des âneries de mes congénères. Je n'étais pas bon public, à pouffer bêtement à la moindre circonstance. Je trouvais cela avilissant. Je ne comprends pas non plus pourquoi ce dénigrement envers les personnes peu souriantes, et pourquoi serait-ce plus mal que de sourire ?

Ce jour-là, Michel est parti sans ouvrir la bouche. Au bout d'une heure, il s'est levé sans bruit, prenant soin de ne pas faire grincer la chaise sur le sol, une attention qui m'a touchée, d'autant plus que du bruit, il y en avait autour de nous, avec tous ces consommateurs qui parlaient trop fort, bousculaient tables et chaises, les serveurs qui s'agitaient avec des allers retours incessants, les automobilistes et les coups de klaxon, les sirènes, les éclats de rire. Tout Paris braillait, alors ce n'était pas le minuscule grincement d'une chaise qui allait me déranger. Il est parti comme il est arrivé, en silence.

Les jours suivant, j'ai pensé à lui, j'ai regretté de n'avoir pas été plus avenante. Il était beau garçon, avec ses cheveux blonds un peu trop long, ses yeux bleus et sa peau bronzée. Je poursuivais mes habitudes au bar, espérant le voir débarquer, demander si la place d'en face était libre, s'il ne me dérangeait pas. Je m'imaginais alors lui répondre que oui, il pouvait s'asseoir, et que j'aimerais partager un café avec lui. Je me faisais toutes sortes de scénarios, le croiser dans la rue, à la faculté, devant la porte de l'immeuble, dans le métro. Chaque jour passé, je regrettais davantage ma bouche rigoureuse, pincée, l'absence de rides au coin des yeux, presque invisibles à cet âge, mais présentes tout de même. Mon port de tête très (trop) droit, ma sévérité, mon intransigeance. De nombreuses fois, j'ai refait notre première rencontre, espérant alors qu'elle aurait débouché sur un lendemain, mais au bout d'un mois, j'en avais fait mon deuil.



mercredi 6 mai 2020

confinement: page 41

[...]
La soixantaine bien tassée, Monsieur partait vers un Monde nouveau, Monsieur se croyait neuf, exempt de ses péchés de jeunesse, de son passif capitaliste. Le voilà qui se revendiquait progressiste, écologiste, bouddhiste.
Abrutiste, ça te va bien aussi, lui avais-je dit en claquant la porte derrière lui. Et ne compte pas sur moi pour la rouvrir lorsque tu viendras pleurer. Tu auras beau m'implorer, je ne céderai pas.
Je ne croyais pas à ce que je disais. Je savais évidemment qu'il ne ferait pas marche arrière, mais je ne voulais pas perdre la face. Pas avec lui. Nous avons finalement vécu plus de trente ans de mensonge, nos enfants sont nés dans ce mensonge, notre rencontre a été un mensonge, tout n'a été que mensonge avec lui.
Quand j'ai su qu'il ne reviendrait pas, j'ai pris toutes ses affaires, je les ai mises dans des sacs, et j'ai tout jeté dans la benne à ordure. Ses vêtements, ses souvenirs, ses babioles. Ses photos, ses cadeaux, ses lettres. Je ne voulais plus rien. Comme lui, moi aussi je repartais de zéro, en quelque sorte. Lorsque j'ai mis à la poubelle le dernier sac, j'ai eu une sensation étrange. Qu'avions-nous exactement vécu ensemble ? Avions-nous réellement partagé notre vie ?
Je m'étais extirpée d'une campagne morose dès la majorité, d'autant plus qu'en 1974, cette majorité avait été ramenée à 18 ans. J'en avais 19, j'avais passé mon bac l'année précédente, Nixon venait de faire décoller son dernier hélicoptère de l'ambassade des États-Unis à Saïgon, mettant fin au bourbier du Viet-Nam, abandonnant le pays au communisme, aux communistes, de toute façon, il n'y avait plus rien à en faire, plus rien à y faire, les morts, ils en comptaient à la pelle et plus assez de pelles pour creuser les trous et les y enterrer. Alors que les américains abandonnaient cette terre pleine d'atrocités, j'abandonnai la mienne pleine de misère, je m'enfuyais à Paris pour y terminer mes études. J'aimais les chiffres, j'étais méticuleuse et ordonnée, aussi je ne me voyais pas dans une autre filière que la comptabilité.
Avec la campagne, j'avais abandonné cette terre poussiéreuse, poisseuse, collante, tout dépendait des conditions météo, cette terre sale et ingrate qui m'avait accompagnée toutes mes jeunes années et que je ne supportais plus. Je n'en pouvais plus de ce marron infect qui se nichait dans les interstices des crampons de chaussures, qui se nichait dans les coutures, qui ternissait le vernis. J'avais l'âme citadine, je rêvais d'immeubles, de gratte-ciel, d'une tour Eiffel qui tutoyait les nuages, du métro parisien, des magasins des Champs Élysée. Je m'abreuvais des images d'une capitale exaltée, je voulais goûter aux joies mondaines, marcher sur les quais de Seine engorgés, remonter le Champ de Mars, gravir les Buttes Chaumont, m'arrêter devant le Moulin Rouge. Connaître l'ivresse d'une bière, et surtout de plusieurs, rencontrer un homme, et plus les minables cul terreux des bals populaires campagnards.
Quand j'ai préparé mon sac, papa et maman n'ont pas versé une larme. J'étais d'humeur heureuse – pour une fois qu'on te voit sourire, m'a dit maman, ça fait plaisir, même si c'est pour te voir partir – je savais que je partais pour ne jamais revenir. Je n'ai jamais été très attachée à ce que mes parents faisaient, je ne comprenais pas qu'ils puissent habiter si loin de la civilisation, le milieu rural n'était pas fait pour moi. Je leur répétais sans cesse qu'il fallait évoluer, qu'ils étaient égoïstes de m'imposer de tout ça, moi qui ne rêvais que de civilisation. L'exode rural, c'était au dix-neuvième siècle, preuve à l'appui avec mes cours d'histoire. Industrialisation, urbanisation, j'avais beau leur réciter mes cours sur la révolution industrielle, puis sur tous ces avantages à vivre en ville, rien n'y faisait, j'étais heurté à un mur, aucun des deux ne prenait mon partie. Alors j'ai patienté, et lorsque l'opportunité s'est présentée, je l'ai saisie, plutôt deux fois qu'une. Je quittais définitivement la demeure familiale, je me fichais éperdument de leur vie de bouseux, j'étais libre. Libre et heureuse. Papa disait parfois que j'étais une fille taciturne, je lui rétorquais que c'était à cause d'eux, à cause de ce qu'ils m'imposaient. Papa, maman, ils me contredisaient sans cesse, nous ne pouvions nous comprendre, nous entendre. Nous avions des caractères trop différents. Difficile de croire qu'ils étaient mes parents, tant j'étais à l'opposé d'eux. Je n'essayais plus de les comprendre, eux ne faisaient plus aucune tentative pour me raisonner, ni eux, ni moi n'adhérions à la manière de penser de l'autre. Alors je suis partie, pour le plus grand soulagement des deux partis. Je ne suis jamais revenue, si mes parents voulaient me voir, alors ils devraient faire l'effort de venir à moi. J'avais vécu passé dix-huit ans à supporter la campagne, à leur tour de supporter des moments en ville.




mardi 5 mai 2020

Confinement: page 40

[...]
La semaine précédente, il y avait eu plusieurs cas dans la commune, alors c'était décidé, elle avait retiré l'enfant de la garderie, elle s'était arrangée pour terminer le travail plus tôt. Elle passerait par la même occasion plus de temps avec lui, pour leur plus grand plaisir à tous les deux.
Elle l'avait davantage sensibilisé aux microbes, ne pas s'approcher des autres enfants, même en classe. Il se lavait les mains tous les jours, mettait du savon comme elle le lui avait expliqué, et se frottait longuement les mains. Il aimait se les laver, avec le savon, c'était assez drôle, les bulles se formaient sur sa peau, il essayait de les faire les plus grosses possibles.
Sa maman lui avait acheté des masques, il était obligé de les mettre lorsqu'ils allaient au parc. Ce n'était pas très drôle pour jouer, mais elle les mettait aussi, alors il les acceptait plus facilement. Il avait compris qu'il n'avait pas le choix. Il pouvait rouspéter sur beaucoup de choses, mais sur ce sujet, elle était intransigeante.
Jules allait souvent chez le médecin. Sa maman pensait qu'il avait des problèmes de digestion. Elle lui avait supprimé le lactose, ainsi que le gluten. Pour lui éviter la cantine, elle rentrait chaque midi préparer à manger. Ainsi, elle contrôlait les aliments qu'il ingérait. Elle achetait des produits biologiques. Elle savait à quel point les pesticides perturbaient le corps et son système immunitaire. Elle avait téléchargé l'application qui permettait de savoir si le produit acheté était bon pour la santé. Vérifiait également chaque date de péremption sur les aliments. Par mesure de sécurité, elle les jetait une semaine avant pour la plupart des denrées alimentaires. La veille pour les produits frais. Elle aurait pu les donner à quelques associations, mais elle n'y avait jamais pensé.

Jules s'était rendormi dans ses bras, elle-même s'était rendormie dans son lit, comme souvent. Son instinct maternel la réveilla quelques minutes avant huit heures. Il fallait qu'elle appelle le médecin de garde à huit heures tapantes, pour être certaine d'avoir un rendez-vous le plus tôt possible.

*

Mon mari s'appelait Michel. Non, il n'est pas mort. Je devrais plutôt dire : mon ex-mari s'appelle Michel. Mais comme nous ne sommes pas séparés, de manière légale, je ne sais plus comment le qualifier, mais ça n'a pas d'importance. Il m'a souvent dit que vieillir ne m'allait pas. Il était allé jusqu'au paroxysme du mauvais goût m'achetant, les derniers mois de vie commune, un exemplaire de ces livres pour enfants : Monsieur, Madame. Dans le paquet cadeau fade, vert kaki, j'y avais trouvé l'exemplaire de Monsieur Grognon. Il y avait barré le Monsieur pour y remplacer Madame, au marqueur indélébile noire.
Je sais, c'est débile, avait-il fait en rigolant à son propre jeu de mot.
Je n'avais pas esquissé le moindre sourire, j'avais planté longuement mes yeux dans les siens. J'avais saisi le livre sans l'ouvrir, puis l'avais jeté immédiatement à la poubelle.
Tu devrais le feuilleter, m'avait-il alors conseillé. Bien que le vocabulaire emprunté ne soit pas très poussé, il y a une jolie morale dans ce livret.
Non. Par contre, j'irai voir s'il existe des exemplaires de Monsieur Con, et je te promets que je t'en offrirai à mon tour pour ton anniversaire.
Il avait détourné son regard, préférant la fenêtre, les arbres en fleurs, le ciel nuageux et gris, à mon visage.
Ça m'étonnerait, avait-il finalement marmonné.
Je n'avais pas saisi la teneur exacte de son propos. Ça m'étonnerait quoi ? Que je trouve ce livre ? Que je soie capable de le lui offrir ? Que j'y pense lors de son anniversaire. Il n'a pas fallu un mois pour que comprenne que je n'en aurais tout simplement plus l'occasion : jamais nous ne fêterions un autre de ses anniversaires ensemble.
Il est parti sans se départir de son sourire, il était même plus intense, plus étiré, plus grotesque. Comme si ce sourire voulait me faire dire que l'homme serait plus heureux ailleurs. Que le bonheur ne tenait qu'à un sourire, une petite valise avec un minimum d'affaires, et des projets en pagailles.