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jeudi 16 avril 2020

Confinement: page 24

[...]

Nous avions toujours fait un seul sac pour les ordures ménagères. Tout allait dedans, le verre, le papier, les morceaux de viande. De toute façon, il y avait bien des gens qui triaient tout ça après.
– Ah non, tu sais où vont tous nos déchets ? Nous achetons des espaces aux pays pauvres, des lopins de terre dans leurs frontières, et ils les enterrent, nos millions de tonnes de déchets. Ils les enfouissent dans leur sol. Nous, on s’en fout, c’est pas notre terre qui est polluée, nous devons nous en débarrasser, alors c’est mieux chez les autres, et puis, eux, ils n’ont pas le choix, ils sont tellement pauvres, alors tu imagines bien que quelques billets font leur bonheur.
– Bah tu vois, le malheur des uns fait le bonheur des autres ! m’étais-je moquée.
– Mais, ce n’est pas déontologique ! Nous profitons de leur faiblesse.
– Dixit l’homme qui a profité du système
– J’étais aveugle, aujourd’hui, je vois.
– Allons donc, tu te mets à réciter la bible. Toi qui n’es ni croyant ni pratiquant. Bientôt, tu vas m’annoncer que tu vas te convertir au judaïsme ou je ne sais quelle autre religion.
– Le bouddhisme, avait-il poursuivi, le plus sérieusement du monde.
Je l’avais regardé en écarquillant les yeux.
– Tu me fais une blague ?
– Non, pourquoi ?
– Mais, voyons, quel intérêt ?! m’étais-je écrié.
– Croire en quelque chose. J’ai cru en mon travail pendant des années, au cours de la bourse, au CAC40, aux investisseurs, aux gains. Avec du recul, j’avais des œillères, il n’y a jamais eu personne pour m’ouvrir les yeux. Je n’étais pas prêt, non plus, j’étais trop centré sur moi, ma carrière, il faut dans ce cas un électrochoc.
– La retraite ?
– Oui, la retraite. Je ne t’en ai jamais parlé, parce que ça m’a affecté, au début. J’aurais pu continuer, j’aurais pu me battre. On m’a mis dehors en douceur, parce que j’étais trop vieux, pas assez compétitif pour certains. On m’a gentiment dit qu’il était temps de prendre cette fameuse retraite, d’avoir du temps pour moi, que j’avais bien œuvré, et que des jeunes aux dents longues allaient parachever mon bel ouvrage. Pendant que tu dormais, je n’arrivais pas à fermer l’œil, j’ai passé des nuits blanches, alors que toi, tu ronflais tranquillement.
– Moi, je ronfle ? m’étais-je étranglée.
– Effectivement, tu ronfles. C’est pas grave, tu sais. Il n’y a pas que les hommes qui font des bruits bizarres avec leur corps. Mais on s’en fiche, avait-il poursuivi, je n’ai pas voulu t’en parler parce que tu te levais tôt le matin, que ta retraite n’était pas pour tout de suite, et que je ne voulais pas d’embêter avec ça. Je crois que c’était à moi d’y réfléchir, de trouver les réponses à mes questions, seul. J’avais besoin de cette introspection, de savoir qui j’étais. Je n’avais été qu’un mensonge, je vivais dans l’illusion. Si je me suis autant investi dans mon travail, dans cette société, c’est que je croyais qu’il y avait une part de moi-même là-dedans, qu’avec elle, j’étais en quelque sorte éternel. Une partie de moi. Un peu comme un enfant, à qui on donne naissance, qu’on aide à grandir, à qui on donne des forces, de l’énergie pour survivre. Et qui, un jour, vol de ses propres ailes. Oui, ce travail à qui nous donnons tant, mais qui, à la différence d’un enfant, n’a plus besoin de nous pour continuer son chemin.
Il continuait à parler, et plus il parlait, moins je l’écoutais, je ne reconnaissais plus cet homme. Il était en pleine crise existentielle, il me parlait de profits inutiles, d’argent malsain, de gloire inopportune. Nous avions eu la chance de polluer comme bon nous semblait, nous deux, et tous les gens riches comme nous. La chance de vivre dans un pays qui possédait le nucléaire, de tester des bombes atomiques, de construire des châteaux et des piscines, des immeubles qui tutoient le ciel. D’aller sur la lune, de faire de l’Espace un lieu de vie commun.
– Mais tout ça est illusoire, avait-il conclu. A quoi elle sert, notre richesse ? Nos entreprises polluantes ? Nos délocalisations massives ? On ne sait plus vivre les uns avec les autres. Regarde-nous, même toi et moi, nous nous sommes levés chaque matin, pressés de prendre notre petit-déjeuner sans ouvrir la bouche, parce que nous étions tous deux absorbés par nos tâches de la journée. Revenant tard le soir–enfin, surtout moi– préférant un moment calme devant la télé plutôt que d’avoir du temps avec toi, ou même avec les enfants lorsqu’ils étaient à la maison. J’ai passé quarante à vivre sans comprendre pourquoi je vivais.




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